Les maîtres de la parole parlent.

C’est un livre facile à lire. Qui jette un regard nouveau sur la musique africaine dans son ensemble. Ecrit en 2002, « Playing with identies in contemporary music in Africa, éclaire le lecteur averti ou non du rôle prépondérant des artistes du continent sur l’évolution de la société. Et l’affirmation des identités culturelles. Voici les nouveaux maîtres de la parole.
King Sunny Adé, Fela anikulapo Kuti, Cesaria Evoria, Tiken Jah, Alpha Blondy, Espoir 2000, Magic System, ou Didier Awady. Trouvez le lien entre ces noms? En mille ? En cent ? Non, vous n’y êtes pas ? posons autrement la question ? Comment reconnaîtons le juju music du nigéria de la musique urbaine sénégalaise ? Ou bien Le facteur générationnel de la musique ghanéenne est-il le même que la musique Zouglou des étudiants ivoiriens des années 90 ? Vous n’avez toujours pas la réponse ? Procédons encore autrement. Quel lien y a t’il entre musique et identité nationale ou identité tout court ? C’est une colle n’est-ce pas ? Tentons quand même de trouver une réponse à travers ce livre qu’est « Playing with identies in contemporary Music in Africa. » Une œuvre collective de chercheurs africains et occidentaux. Paru en 2002, le livre de 182 pages, jette une lumière nouvelle sur la musique africaine qui en plus d’être une rythmique est aussi une affirmation de l’identité culturelle des nations dont sont originaires les artistes et les musiques qui ont servi de corpus aux auteurs.
Un livre sérieux donc. Un livre qui utilise les sciences sociales comme la musicologie, l’ethnologie pour saisir son but. Ainsi, « l’identité est perçue comme un fait de conscience qui différencie les individus entre eux et, ensuite, les attributs d’un groupe qui lui confère une spécificité. L’identité tend à se confondre avec l’acception du mot culture qui renvoie à quelque chose de large : ethnique, régionale et nationale. Ainsi, la culture, notamment la musique est un moyen d’affirmation de son identité, tant individuelle que régionale ou nationale. » (in dictionnaire de la sociologie)
A travers des rythmes mondiaux comme le reggae, des genres locaux comme le Zouglou ( Côte d’ivoire), le M’balax( senegal), le Kadongo (Ouganda), ou le Morna (Cap vert), le Maskanda (Afrique du sud), l’objectif de ce livre est de montrer que la musique bien que ludique n’est jamais innocente. Pour preuve, lorsque Tiken Jah chante ou quand Espoir 2000 met en musique les paroles de la vie quotidienne d’Abidjan, ou Cesaria Evoria s’empare du micro, ou encore quand, sur un air de Rap, Didier Awady fait la satire du Sénégal c’est une façon de montrer ce que sont ces pays dans leurs identités. Mais foin de phrases alambiquées !
Ciblons le chapitre 8 du livre qui parle de la musique ivoirienne. Une musique qui révèle ses non-dits sous la plume de Simon Akindes professeur à l’université duWisconsin (USA). Selon lui, la musique ivoirienne du reggae au Mapouka en passant par le Zouglou est une affirmation de l’identité de la nation, mieux elle est l’espace de l’affirmation de l’insubordination de la jeunesse du pays face à un pouvoir sourd à ses problèmes et à ses malheurs. A travers, une analyse très critique, il montre comment la musique partie des faubourgs abidjanais rejoint la chose politique. Citations de paroles des musiciens comme Serge Kassy, Espoir 2000, Alpha Blondy ou Tiken Jah sont des prises de paroles pour attirer l’attention des dirigeants sur la déliquescence de la société. Mais surtout une manière de dire sa désapprobation sur une politique qui exclue une majorité de la population. En clair, pour l’auteur des lignes du chapitre 8, tout fonctionne comme les fables de la Fontaine : (Vous dansiez et bien chantez maintenant) «vous avez dansé, eh bien écoutez maintenant les paroles.»
De fait, les artistes africains selon l’objectif de ce livre sont les vrais maîtres de la paroles. Paroles parfois violentes, parfois de suppliques, mais toujours visant à affirmer l’identité de la nation avec des mots irrévérencieux, une ambition de dire son fait aux politiciens qui très souvent manquent de jugeote dans leur course effrénée à s’acheter de grosses cylindrées une fois au pouvoir. Des thèmes comme la dénonciation de la corruption sont ainsi fréquents dans les paroles des artistes, l’unité de la nation est récurrente dans les chansons.
Au total, « Playing with identities in contemporary music in Africa » est une œuvre de belle facture et facile à lire qui donne du grain à moudre à tous ceux qui croire que l’Afrique n’est pas n’est pas finie. Que l’Afrique est à réinventer à travers sa musique. Que l’espoir demeure dans un continent où les dysfonctionnements de l’Etat sont plus fréquents que des élections démocratiques. Dans un continent où une critique à l’endroit des gouvernants est la porte ouverte à toute forme de censures. Un livre qui redonne espoir donc surtout avec ces maîtres de la paroles, qui refusent la langue de bois. Place à la parole crue !
Playing with identies in contemporary Music in Africa.182 Pages, Editions: Mai Palmberg , Annemmette Kirkegaard. 2002.