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Livre :« Pauvres noirs de France » Entretien avec l’auteur Alain Diasse

Celestin Yao Koffi | | Litterature

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Alain DIASSE est enseignant-chercheur à l’Université de Cocody-Abidjan. Son livre, PAUVRES NOIRS DE FRANCE est paru aux éditions Anibwe en mai 2010. Cet essai critique traite d’une thématique indémodable : la place de l’homme Noir dans l’hexagone.

Mais au-delà, la société occidentale dans son entièreté est indexée par les questions développées en rapport avec la réelle volonté ou capacité psychique d’intégration des minorités au sein du corpus social, sans aucun a priori. À la faveur de l’élection présidentielle française d’avril 2012, la poussée remarquable des extrémismes de droite font resurgir des malaises profonds de replis raciaux et identitaires découlant de sempiternelles accusations bien commodes portées à l’encontre des communautés d’origine étrangère prises pour cible et accusées d’être à la base de tous les maux et des crises qui tirent le pays vers l’abîme.

Un fait notable. Il est à dessein confondu et amalgamé la présence des communautés visibles, d’où celle Noire de longue date, voire de souche, aux phénomènes de masses migratoires récents dont sont confrontés les Occidentaux et qui ne sauraient expliquer, même a minima, la crise économique et ses corollaires. De là à dire que les Français ne se sentiraient plus chez eux, parce qu’ils accusent un sentiment d’invasion, il y a un pas qui est vite franchi. Sans tomber dans aucune susceptibilité, à restreindre le débat autour de la question stricte du vécu des communautés Noires de France, il est à retenir que si dans l’absolu, l’homme Blanc est jugé incapable de produire des solutions et mécanismes susceptibles d’occasionner une meilleure visibilité du Noir, la logique voudrait qu’il revienne au Noir lui-même de trouver pour ses propres avantages et besoins des réponses en vue de l’amélioration de ses conditions de vie et de son intégration totale dans une société occidentale de lutte permanente où dans la radicalisation des postures, chaque place est âprement disputée.

C’est de ce point de vue, en occurrence que réside tout le problème, dans la mesure où pour l’auteur Diasse, l’homme Noir bourré de complexes et pathétique se révèle incapable de sursauts, confronté qu’il est dans des ambitions personnelles, des sentiments égoïstes, des rivalités intestines et in fine stériles. Diasse décrit avec un réalisme empreint de passion, la condition du Noir de France, qui n’est pas sans nous rappeler des statures fortes à l’instar de Fanon, Césaire, Glissant, Damas, etc., dans un style agréable. PAUVRES NOIRS DE FRANCE, est une lettre courte, virulente et convaincante, à l’instar d’un certain DISCOURS SUR LE COLONIALISME.
Nous nous sommes entretenus avec Alain Diasse. Il nous livre explication de son brûlot ainsi que de quelques grandes idées développées

Comment voulez-vous que l’on vous présente ?
Bonne question, mais je ne sais pas comment on pourrait me présenter. Peut-être comme quelqu’un qui s’intéresse à la culture et qui apprend à écrire

« Pauvres Noirs de France », c’est votre premier essai paru aux éditions Anibwe à Paris. De quoi s’agit-il exactement ?
Je pars du constat suivant : après l’élection de Barack Obama comme président Noir aux USA, les Français ont commencé à parler de l’Obama français sans tenir compte de la place réservée aux Noirs dans la société française. C’est un constat et un coup de gueule, mais je voulais aussi m’adresser aux Noirs afin qu’ils prennent conscience du pouvoir qu’ils peuvent représenter en France. Ils doivent se donner la main, être solidaires

D’où vous vient le constat que les Noirs de France sont pauvres et divisés ?
Parce qu’ils le sont. Les Noirs entre eux se font la guerre. Chacun veut être le premier et le seul à réussir. Il y a eu des conflits entre associations africaines et associations antillaises

Votre appel n’est-il pas un appel à l’union ethnique, raciale ou communautariste qui peut être perçu comme rétrograde ?
Il est perçu comme rétrograde par ceux qui ne veulent pas que les Noirs se fassent une place dans ce pays. Les Français eux-mêmes parlent de communauté quand ça les arrange, mais ils refusent que les Noirs se constituent en communauté. N’est-ce pas contradictoire ? Pour reprendre ta question — qui est rétrograde ?

Peut-on transposer le cas américain en France ?
Difficilement, d’autant plus que les Afro-Français n’ont pas lutté pour se faire une place dans la société française. Ils n’ont pas de leaders d’opinion ou de pensée charismatique au point de drainer du monde derrière eux. Et puis, je crois que les deux histoires sont trop éloignées

Vous citez le cas américain, notamment la venue de Obama et le rôle des autres leaders Noirs, quand vous dites par exemple que l’élection d’Obama est la résultante, la conjugaison des luttes de la communauté Noire plutôt qu’un fait du hasard
C’est le cas. Obama est le fruit d’une lutte qui a vu de grands leaders et des anonymes perdre la vie pour que le peuple Noir, aux usa, se fasse entendre. Ce n’est pas la même histoire en France où les leaders Noirs, expression que je devrais mettre en guillemets, sont cooptés par les Blancs. Ils n’ont pas d’autonomie de pensée. Et puis, financièrement, les Noirs de France dépendent encore des Blancs qui les emploient. Ceux qui ont les moyens ne se font ni voir ni entendre. Ce qui nous caractérise, en France, c’est la guerre des égos. On se bat pour soi, pas pour la communauté. Ça me surprend d’autant plus qu’on dit des Noirs qu’ils sont solidaires, mais de quelle solidarité parle-t-on ?

L’époque sied-t-elle à ce genre de batailles ? Ne faut-il pas réadapter la lutte par de nouvelles approches à trouver, à réinventer ?
Peut importe les moyens tant qu’on ne s’adonne pas à la violence. De quelle époque parlez-vous quand les Noirs de France sont toujours les derniers de la classe ? Et quand on voit ce que sont les anciennes colonies françaises, on comprend qu’il faut se prendre en main et mener la bataille, car personne ne se battra pour nous. Si quelqu’un trouve le moyen de mobiliser les Noirs de France, alors j’adhère à son projet. Attention, je ne parle pas de laisser les Blancs de côté, je ne suis pas dans une perspective ségrégationniste. Non ! Mais je voudrais que les Noirs de France se fassent une place au soleil en se constituant en force économique et politique

Se prendre en main passe par l’union, dites-vous ? Celle-ci ne va-t-elle pas exacerber la crise ethnique française, si tant il est qu’elle existe réellement ?
Les Français sont ceux qui dénient aux Noirs le droit de se constituer en communauté quand ils parlent de communauté pour les Juifs, les Arabes, les musulmans, les Pakistanais, etc., je ne crois qu’il y ait un conflit, car il y a de la place pour tout le monde dans ce pays. Seulement, il faudrait que ceux qui se disent les propriétaires de cette terre acceptent de faire de la place aux autres. En particulier aux Noirs.

Pourquoi la lutte des personnalités comme Fanon, Césaire, Glissant, Condé, etc., n’a-t-elle pas porté ses fruits, au sens d’une meilleure intégration de la communauté Noire ?
Fanon et Césaire ont une haute idée de l’homme Noir. Ils ne se sont pas contentés d’être des Antillais. Condé, Glissant, et les tenants de la créolité et du tout monde, ne veulent pas mettre leurs racines Noires au service de leur combat. Je dirais qu’ils cherchent à s’en débarrasser. Et puis, ils se sont affirmés par opposition à Césaire et à Fanon. Ils se sont affirmés en combattant la négritude. Donc, la communauté ne pouvait pas se construire en un seul bloc. Elle s’est émiettée. Ce qui est dommage pour nous

Comment concilier Franco-Africain et Franco-Antillais quand vous mentionnez les disparités et le fossé entre ces deux groupes censés être de la même «famille»?
Les jeunes des Cités ont déjà commencé le travail. Dans la mesure où ils vivent les mêmes injustices, ils sont devenus solidaires et se battent les uns pour les autres. Les aînés devraient faire de même. Seulement, il me semble que de nombreux Antillais ont du mal avec leurs racines africaines. Du coup, ils se concentrent plus sur le sang asiatique ou européen qui coule dans leurs veines en essayant de rejeter leur négritude. Mais tant qu’ils seront dans cette perspective, ils auront un problème identitaire qui les poussera toujours à rejeter l’Africain. Ils sont condamnés à s’entendre d’autant plus que les contrôles de police ne font pas la différence entre Africains et Antillais
Il y a donc un problème de communication ou d’information sur l’histoire réelle, afin de dissiper tout malentendu ou toute déformation historique.

Les Noirs de France savent-ils seulement qu’ils ont une histoire ? Ils se contentent de la version officielle. Heureusement qu’il y a des associations et des revues qui se battent pour que les jeunes Noirs aient connaissance de l’histoire de l’Afrique. Je crois que toutes les communautés Noires se doivent de connaitre leur histoire afin de se constituer en force. C’est ce qui fait la force des Asiatiques qui savent se faire entendre dans ce pays. Ils ont un passé sur lequel ils s’appuient. C’est le socle de leur réussite et de leur solidarité. Ce que nous n’avons pas. Du moins, ce que nous renions. D’où l’opportunité de votre livre qui vient comme pour rapporter la « voix de l’animal » à côté de celle entendue et tronquée du chasseur

Merci pour l’expression. Elle est belle. Et je veux bien être cet animal si l’on entend ce que je tente de dire. La solidarité est ce qui nous permettra de nous en sortir en étant plus fort. On a besoin les uns les autres. J’en ai assez de voir les Noirs se regarder en chien de faïence. On mérite mieux que ce que la France veut faire de nous. Je ne désespère pas de ma race, car l’histoire montre que nous avons toujours su nous relever des épreuves difficiles

Pensez-vous que votre message ait atteint son but ? Percevez-vous des « retours » (avis favorables) des lecteurs ?
L’éditeur m’a transmis des avis favorables et j’en ai reçu, mais ce qui m’intéresse, c’est que l’on s’empare de cette problématique pour la résoudre ensemble. C’est l’affaire de tout le monde et que ceux qui pensent que je fais bien d’évoquer ce problème se mobilisent pour le faire sortir de son ghetto.

Dans votre livre, l’on peut sentir une blessure profonde, indicible, mais présente. Qu’est-ce qui vous a personnellement blessé en France au point de susciter un tel livre ?
Ce livre a été suscité par une discussion avec Kassi Assémien qui est libraire et mon éditeur. J’ai toujours trouvé anormal que le Noir, en France, soit au bas de l’échelle. Ce qui me chiffonne, c’est que les belles promesses de la nation dite des droits de l’homme ne se matérialisent pas dès qu’il s’agit de l’homme Noir.

Pensez-vous la nation française capable de bouger dans le bon sens, si l’on l’y pousse un peu ?
Elle doit être poussée. Je ne désespère pas non plus de la France. Les Noirs doivent prendre leurs responsabilités. C’est ce que les Maghrébins ont fait. Ainsi que les Asiatiques. Donc, il est possible de déplacer les frontières de la communauté et de se donner une place de choix dans la société française

Peut-on dire qu’il y a eu un recul dans l’intégration politique des Noirs en France ? Puisqu’à une certaine époque l’on a pu dénombrer des ministres et des sénateurs issus des minorités Noires à un moment où aux USA la ségrégation battait son plein ? À quoi cela est-il dû ?
Peut-être que les Noirs n’ont pas su saisir les opportunités qui se sont présentées à eux. Le contexte n’est pas le même. Car ces ministres représentaient les colonies. Les Noirs peuvent retrouver cet état de grâce à condition de s’unir. Le maître mot, c’est l’union : la solidarité. Je crois que l’on peut s’inspirer des usa, mais on ne doit pas les copier, car la situation est forcément différente.

Quelles sont les priorités ?
Nos priorités sont d’amener nos célébrités à prendre fait et cause pour nous lorsque nous nous mobilisons elles ne doivent pas être transparentes, car ce sont elles qui doivent porter notre combat

Vous souhaitez la venue d’un Obama français. Qui entrevoyez-vous dans les personnalités Noires actuelles ?
Non, je ne souhaite pas un Obama français. Quelqu’un doit sortir du lot en France pour porter la lutte quelqu’un doit porter le fardeau pour tous.

Pensez-vous que les Français sont disposés à accueillir un dirigeant Noir à la tête de leur État ?
Non, les Français ne sont pas prêts pour ça. Ils ne sont pas disposés mentalement pour un tel scénario. Je ne suis pas certain qu’ils l’envisagent dans la mesure où, pour eux, les Noirs ne sont pas suffisamment compétents sinon, ils ne viendraient pas dans nos pays pour faire tout ce qu’ils y font.

Comment jugez-vous le rôle du CRAN dans la satisfaction des objectifs que vous édictez ?
Je ne crois pas dans le CRAN. Même si ses intentions de départ sont bonnes. Mais je ne crois pas que cette confédération lutte pour la solidarité entre les Noirs. J’attends de voir. D’ailleurs, c’est le CRAN qui est à la base du livre dont nous parlons en ce moment et je ne crois pas qu’il réussisse dans cette direction. Si l’homme Français Blanc n’est pas disposé à accorder, une place totale aux Noirs, n’est-ce pas, au-delà des présupposés de racisme, parce qu’il n’en a pas le pouvoir ? Par conséquent, c’est l’homme Noir lui-même qui doit se faire pour ses propres besoins et intérêts sa propre place dans l’auberge française. Je suis de ceux qui pensent et croient que le pouvoir et le respect se conquièrent. Je suis d’accord avec vous pour dire que l’homme Noir doit se battre pour se faire une place dans la société française. Ce n’est pas que le Blanc ne puisse pas. Il ne veut pas faire de la place au Noir. Ce qui est normal. C’est la raison pour laquelle les Noirs doivent se constituer en communauté pour être plus forts. Le comportement individuel de l’homme, qu’il soit Blanc, Indien, Beur ou Noir, n’est-il pas normal dans une société de concurrence où il faut se battre pour conquérir et mériter sa place.

Je n’en disconviens pas. Vous parliez d’animal tout à l’heure, or il est dit que l’homme est un loup pour l’homme donc, le combat est plus que nécessaire. Mais on doit mettre nos forces ensemble et non se battre seul pour donner la possibilité à l’adversaire de nous vaincre.

Quelle suite donnez-vous à « Pauvres Noirs de France » dans la continuité de vos activités universitaires
Je pense qu’il serait intéressant d’étudier le discours d’exclusion utilisé par les politiques français ainsi que les médias, mais je crois que je devrais plutôt me pencher sur l’état d’esprit de l’Ivoirien. En effet, avant de parler de solidarité pour tous les Noirs de France et du monde, il serait intéressant de voir comment l’Ivoirien fonctionne.

Cela est un autre débat ! Comptez-vous également publier une réflexion sur votre pays d’origine ou sur votre nature d’Ivoirien ?
Bien sûr ! C’est une nécessité et une obligation quand on voit l’état de déliquescence de notre société. Les universitaires se doivent de participer à sa reconstruction mentale et morale.

Nous sommes à la fin de notre entretien, que souhaitez-vous dire pour conclure votre propos.
Mon souhait le plus ardent, c’est que la culture trouve une place de choix dans la vie des Ivoiriens et que les élèves se mettent à lire, car leur degré d’ignorance est effarant. Le combat pour la libération de l’homme Noir part de là, de la lecture, de la culture. C’est mon cheval de bataille. Et c’est à partir de la reconstitution psychologique de l’homme Noir que nous gagnerons cette lutte. La culture participe de cette reconstruction de notre société et de notre race. Je voudrais vous remercier pour cette opportunité qui m’est offerte de parler de cet essai qui me tient à cœur.

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