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L’album « 1958 » de Blick Bassy, un hommage à Ruben Um Nyobè, figure de proue de la lutte pour l’indépendance du Cameroun

Arsene DOUBLE | | Musique

Dans son quatrième album « 1958 », sorti le 8 mars 2019, Blick Bassy, 45 ans, musicien camerounais  rend hommage à Ruben Um Nyobè, premier leader indépendantiste de son pays, assassiné par l’armée française en 1958.

Ruben Um Nyobè, assassiné en 1958 par l’armée française, reste le leader incontesté de la lutte pour l’indépendance du Cameroun. Mais l’histoire du dirigeant de l’Union des populations du Cameroun (UPC), selon le musicien camerounais Blick Bassy, n’a malheureusement pas été enseignée à la jeunesse camerounaise. Puisqu’il était, jusqu’en 1991, considéré comme « terroriste » par ses détracteurs. Son quatrième et dernier album « 1958 », vise à saluer la mémoire du militant anticolonialiste surnommé « Mpodol- celui qui porte la parole des siens en bassa » L’artiste multi-récompensé en Afrique et en France a consacré la plupart de ses titres à « Um Nyobè » ainsi qu’à ses compagnons de lutte, Félix Roland Moumié et Ernest Ouandié, eux aussi assassinés.

« On ne nous a pas transmis notre histoire, ni à l’école ni au sein des familles. Mon grand-père a vécu caché dans la forêt pendant près de deux ans avec ma mère. En 2016, quand je l’ai interrogé à ce sujet, il chuchotait car il avait encore peur. Avec cet album, j’ai voulu rendre populaire cette histoire. Nous devons prendre en main le storytelling de notre passé et cela doit se faire dans nos langues, qui sont fondamentales dans la construction de nos imaginaires », précise l’artiste qui chante en bassa.

Retour en arrière. Après une traque sans répit, l’armée française localise le meneur de la lutte pour la libération et l’indépendance du Cameroun aux abords de Boumnyébel, son village natal. Elle l’assassine le 13 septembre 1958 avant de traîner son corps sur des kilomètres, au point que son visage sera méconnaissable. Il faut effrayer les populations qui soutiennent les maquisards, les « terroristes » disent ceux qui ont fait le choix d’être du côté de la France et qui accéderont au pouvoir. Et s’en est suivi une chasse aux sorcières, à en croire Blick Bassy, contre les gens qui auraient connu ou combattu aux côtés du Union des populations du Cameroun (UPC). Tout ceci visait à passer sous silence l’histoire de ces independistes.

Le chanteur camerounais, biberonné à la culture bassa, milite longtemps pour que la génération africaine en général et camerounaise en particulier se reconnecte à son histoire pour s’émanciper. Et celle du militant anticolonialiste du Cameroun, Ruben Um Nyobè, connecté lui aussi à la tradition ,mérite d’être connue et vulgarisée. L’album « 1958 », qui aborde plusieurs thèmes, s’inscrit dans cette logique.

Déterminé à réhabiliter la figure de Ruben Um Nyobè et ses compagnons, dont Felix-Roland Moumié et Ernest Ouandié, le musicien Blick Bassy leur a consacré le titre « Ngwa » qui signifie « l’ami ». Dans « Maqui », il raconte le combat du nationaliste. Avec le titre « Mpodol », il demande aux politiques actuels de rendre des comptes. « Ngui Yi, « l’ignorance », traduit son regret de voir les jeunes générations sacrifiées les valeurs ancestrales et céder aux illusions de la société de consommation.

« Ceux-là même qui ont combattu l’UPC [Union des populations du Cameroun ndlr] et qui ont renoncé à une indépendance totale contrairement à Ruben Um Nyobè. Résultat : nous sommes toujours colonisés. On le voit à travers la gestion du pays. Regardez les intérêts qui sont défendus ! », déplore-t-il, estimant que son pays continue d’être colonisé.

Au regard des divisions qui prévalent au Cameroun, le chanteur a avancé que Ruben Um Nyobè, de son vivant, les avaient prédites. « Ruben Um Nyobè avait bien compris qu’on allait diviser les Camerounais, les monter contre les Bamiléké et qu’on allait chercher à opposer les anglophones et les francophones. La seule solution aujourd’hui, c’est le fédéralisme. La nation camerounaise n’existe pas, elle est encore à construire », a déclaré le guitariste et percussionniste qui a redécouvert Ruben Um Nyobè et l’humanisme qu’il portait à travers ses écrits.

L’album « 1958 » est un tour d’horizon des pages oubliées de l’histoire des Indépendances. Il vient apporter l’éclairage d’une mémoire intime sur ces sombres heures, et surtout sur le silence qui pèse encore aujourd’hui sur ces années de ce que des chercheurs et historiens ont fini par appeler la « Guerre du Cameroun ».

 

Arsène DOUBLE