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Jowee Omicil, un jazzman hyperactif

Innocent KONAN | | Musique

Musicien hyperactif, personnage volubile, le saxophoniste canado-haïtien Jowee Omicil parle le jazz avec une énergie qui détonne, celle d’un caméléon produit de son époque hybride, en créant un univers aussi personnel que sans limites. Son nouvel album Love Matters, issu en partie des mêmes sessions que le précédent, s’appuie aussi sur ses racines caribéennes.

Pour les 85 ans du légendaire producteur américain Quincy Jones, le Festival de jazz de Montreux avait organisé un concert événement, en juillet dernier. Le maître de cérémonie ? Jowee Omicil, qui a bien sûr profité de l’occasion pour mêler son saxophone aux instruments des autres invités, parmi lesquels le bassiste Richard Bona, le batteur Manu Katché, les rappeurs East coast Mos Def et Talib Kweli, le trompettiste Ibrahim Maalouf…

« C’est un rêve devenu réalité », lâche le Canado-Haïtien. Une forme de reconnaissance aussi, pour ce remuant souffleur dont le nom circule de plus en plus sur les lèvres, lui qui a mené sa carrière pendant une décennie en toute indépendance, avant d’être enfin soutenu par un label établi. « On lui avait demandé un album, il en a posé quatre sur le bureau ! », racontait, en marge des Victoires du Jazz 2016 à Juan-les-Pins, le patron de l’événement également à la tête de la maison de disques PIAS.

« Quatre jours en studio, c’est beaucoup », confirme le musicien, avec une emphase toute théâtrale quand il parle. « Le dernier jour, on a fait deux albums », assure-t-il. L’un orienté vers la Caraïbe, avec des compositions de Stellio, ce clarinettiste martiniquais du début du XXe siècle auquel il avait rendu hommage lors du Biguine Jazz Festival en 2014, et son interprète Leona Gabriel. L’autre, « en mode Bitches Brew », en référence à l’album de Miles Davis. « C’est deux heures et quart sans arrêt, avec six musiciens en rotation, qui ne jouent jamais le même instrument. »

Au final, il a mélangé les résultats des deux sessions et les a répartis sur Let’s BasH !, paru l’an dernier, puis sur Love Matters, son successeur, qu’il voulait « plus posé ». L’improvisation alimente son moteur. « J’ai choisi le jazz comme véhicule pour cette raison : c’est le seul idiome où tu peux être libre », explique le musicien, passé par « toutes sortes de musique ».

Souvent, il dit être « visité » car « la musique, avant tout, elle vit, c’est un esprit ». Celui de Coltrane, Fela, Cesaria Evora, Thelonious Monk (d’où le titre Waves of Monk sur le nouvel album), ou encore de son compatriote Beethova Obas (sur Obas Konsa)… « Ils se manifestent surtout quand tu es bien concentré, quand tu te laisses aller, quand tu as de l’espace, que tu es à l’écoute. Il faut chasser l’ego. On peut être rempli à n’importe quel moment si on sait rester à vide, et moi je veux rester à vide tous les jours », assure le jeune quadragénaire. S’il tient tant aller écouter tout ce qui se fait, c’est parce qu’il a « faim » et qu’il aime encourager, mais aussi… pour ne pas faire comme les autres !

Fils d’un pasteur haïtien, fondateur de la première église évangélique à Montréal et venu au Canada au début des années 70, il grandit dans le gospel à l’église et avec Charles Aznavour ou Brel à la maison pour la chanson française, Vivaldi ou Beethoven pour le classique. Son grand frère Johnny planque ses 33 tours de Run DMC ou Michael Jackson qu’il joue lorsque le père n’est pas là. Dans les centres de loisirs où il fait du ping-pong et du billard, Jowee découvre le compas et les groupes haïtiens : Tabou Combo, les Shleu-Shleu, les Loups noirs…

Quand, adolescent, il abandonne l’idée de poursuivre la pratique du hockey sur glace, après s’être fait « massacrer sur les patinoires » avec son physique pas franchement adapté, et se met à la musique, sur l’instance paternelle, il le fait avec la même énergie que celle qu’il déployait devant les jeux vidéo. « La passion est tombée sur moi, et trois mois après avoir commencé, je ne voulais plus m’arrêter, je voulais développer un son. »

Initialement, il pensait jouer du piano. Son professeur a refusé. Le jeune homme a regardé autour de lui, et vu un saxophone alto, à côté d’une trompette et d’une flûte. « Un vieux Selmer doré que je trouvais beau, avec un bec doré », se souvient-il. L’enseignant devine son goût du jazz et lui conseille, entre les cours de classique, d’aller écouter Charlie Parker.

À vingt ans, le surdoué entre au collège de Berklee, haut lieu de l’apprentissage musical à Boston et continue à y vivre après son cursus, en tant qu’enseignant. À l’époque, il noue des liens avec d’autres musiciens, entre autres avec le Camerounais Richard Bona installé aux États-Unis et auquel on est naturellement tenté de le comparer tant ils dégagent quelque chose de similaire, à la fois dans leur approche de la musique et comme personnages.

Lorsque Roy Hargrove lui propose de l’accompagner en 2005, Jowee déménage à New York. Le trompettiste américain, à la fin de la tournée, lui donne un conseil : « Monte ton groupe. » L’intéressé entend le message, et sort peu de temps après son premier album Let’s Do This, puis Roots & Grooves, reprenant des titres préparés pour son ancien patron.

Après quelques années à Miami, et un album baptisé Naked en trio, le souffleur né à Montréal s‘est installé à Paris en 2016. « J’aime l’esprit qui me rapproche de l’Afrique ici : la communauté, les musiciens », souligne celui qui vient de terminer une tournée avec le batteur nigérian Tony Allen en hommage à Art Blakey et qui a également collaboré récemment avec le groupe sud-africain BCUC.

Ses déplacements en Afrique se font aussi plus fréquents : cette année au Sénégal, au Cap-Vert, et en Guinée où il s’investit pour un festival dont il est devenu le parrain, avec pour objectif de partager connaissances et connexions. Comme Honoré Coppet, saxophoniste antillais venu dispenser son savoir à Conakry, sollicité par le régime du président Sekou Touré, il y a près de 70 ans !

 

Innocent KONAN