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INTERVIEW Paco Sery, batteur de renommé internationale : « La musique, pour moi c’est de la folie ! »

Marcel Appena | | Musique

En marge de son concert à Paco Sery est un musicien ivoirien. On dit de lui qu’il est le meilleur batteur au monde. Depuis le début des années 80, il fait le tour de la planète pour jouer sur les prestigieuses scènes de musique.

C’est à Abidjan que commence votre carrière, n’est-ce pas ?
Oui tout a commencé ici. J’ai joué ici, en Côte d’Ivoire, avec de nombreux artistes : Ernesto Djédjé, Amédé Pierre, feu Mamadou Doumbia, Guéi Jean, Zakri Noël, l’orchestre Odiorama, Eba Aka Jérôme, Yapi Amandekan, Les sœurs Comoé… La liste serait trop longue si je veux m’amuser à les citer tous.

Vers la fin des années 70, vous partez pour Paris. Objectif : embrasser une carrière internationale…
Je n’y suis pas allé seul. Pour la petite histoire, il faut savoir que nous jouions dans les cabarets et clubs ici à Abidjan. Et puis plus tard, on s’est retrouvé au Club Med à Assinie (site balnéaire plus au sud d’Abidjan, ndlr). J’étais avec Cheick Smith. Eddy Louis qui était là m’a aussi vu jouer. Il a été impressionné. Il m’a alors demandé si ça m’intéresserait de jouer avec lui. Nous sommes donc partis pour Paris. En principe, pour une tournée de trois mois. Mais, moi je me suis dit que j’avais encore des choses à découvrir et je suis resté.

Une fois dans la capitale française, que se passe-t-il?
Cheik Smith, qui était avec moi, est rentré à Abidjan quelque temps après, parce qu’il avait du mal à supporter le froid qui était très rude. C’était pendant la période de novembre et décembre. À cette période-là, il fait tellement froid en France que si tu ne fais pas attention, tu craques. Lui ne pouvait pas supporter cela. Il est donc rentré. Et moi je suis quand même resté. J’ai fait beaucoup de tournées et j’ai monté un premier groupe. Puis un second. Et enfin un troisième qui a bien fonctionné : Sixun (six musiciens faisant un)

Combien d’albums vous avez fait avec ce groupe ?
Nous en avons fait une douzaine…et un DVD live sorti en 2006 pour fêter nos 20 ans.

Vous n’avez produit qu’un seul album solo, à titre personnel, malgré votre longue et si riche carrière. Comment cela se fait-il ?
C’est un choix que j’ai fait. Cet album qui est sorti en 2003 a pour titre « Voyages ». Ce n’est pas pour rien qu’il porte ce nom. Car il est en quelque sorte le résumé et la somme des expériences que j’ai pu totaliser pendant une bonne partie de ma carrière d’artiste. On y trouve plusieurs rythmes et genres musicaux. L’enregistrement a été un moment inoubliable. Dans la mesure où les différents artistes, avec qui j’ai bossé la plupart du temps, se sont mobilisés autour de moi pour réussir cet opus : Manu Dibango, Claude Nougarou, Dyane Reeves, Angélique Kidjo, (pour ne citer que cela) ont tous répondus présent à mon invitation. Cet album c’est comme un tour du monde en matière de rythmes musicaux. Il comporte 16 titres. Le prochain est d’ailleurs en préparation.

Vous avez pratiquement fait le tour du monde. Je vous demanderai donc s’il existe un pays où vous n’avez pas encore joué ?
C’est vrai que dans le cadre de ma carrière, j’ai pratiquement fait le tour de la planète terre : des États-Unis au Japon en passant par la Chine, sans oublier les pays africains. Mais cela ne veut pas dire que j’ai joué dans tous les pays du monde entier. Il y a des pays comme la Mongolie où je ne suis pas encore passé. Je suis obligé de renouveler fréquemment mon passeport à cause des visas, il n’y a pas assez de pages. C’est dire combien de fois, j’ai tourné.

Preview of proposed design
Vous avez joué aussi avec des artistes de grande renommée. Pourriez-vous nous en citer ?
Au niveau des artistes africains, j’ai joué avec Manu Dibango, Ray Lema, Salif Kéita…En Europe et en Amérique, Bernard Lavilliers, Claude Nougaro, Nicole Croisille, Pierre Bachelet, Herbie Anckok, Nina Simone, Eddy Gomez, Eric Lelande, Yannick Noa, Jacques Higelin, Jaco Pastorius, Wayne Shorter, Mike Stern, Touré Touré , Henry Salvator, Carlos Santana, Jean Michel Jarre, Joe Zawinul … sont aussi les stars avec qui j’ai joué. Mais j’avoue que la liste est très longue. J’ai joué avec eux en studio ou sur scènes.

Vous avez, Paco Sery, reçu au cours de votre carrière de nombreux prix. Au nombre desquels il y a le fameux Grammy Awards américain qui récompense les artistes les plus méritants à l’échelle internationale. Vous n’en avez jamais parlé, au point où, rares sont les personnes qui en sont informées. Pourquoi ?
Écoutez, un prix est un prix. Ce sont les hommes qui le décernent. Si on le mérite tant mieux. Au sein du groupe Joe Zawinul Syndicate on a eu ce prix avec l’album « My People », avec le groupe Sixun , on a eu les Djangos d’Or, on m’a appelé un jour au téléphone pour me le dire. Mais moi, je m’en fous de cela. Ce qui m’importe, c’est de jouer la musique. Si les gens estiment que les récompenses c’est important, tant mieux. Mais pour moi ce qui est le plus important, c’est de pratiquer mon art, jouer comme je le fais, vivre et partager des émotions avec le public. C’est tout.

On dit que vous êtes le meilleur batteur au monde. Là aussi apparemment, cela ne semble pas vous dire grand’chose !
Les gens racontent beaucoup de choses. Dire que je suis le plus grand batteur dans le monde entier, je ne pense pas que cela soit vrai. Non, non, non. Je ne crois pas que cela soit vrai. Il y a des gens qui jouent de la batterie nettement mieux que moi. Cela dit, je sais que je fais partie des meilleurs batteurs et c’est vrai que c’est ce que disent Joe Zawinul et Wayne Shorter de moi.

Une des choses qui vous démarquent des autres batteurs, c’est votre style, cette manière assez particulière que vous avez de jouer à la batterie…
Oui là, vous avez raison ! Je suis gaucher. Ce qui fait que je n’ai pas besoin de croiser les mains quand je suis sur la batterie. Quand je joue de la batterie, je joue ouvertement et directement la batterie. En fait je suis devenu ambidextre.

Il y a aussi votre manière d’attraper et de manipuler la guitare et la basse. Elle est différente de ce qu’on a l’habitude de voir.
Comme je suis gaucher et que j’ai appris seul sur des instruments pour droitiers, il était plus simple pour moi de les jouer à l’envers. C’est ce que j’ai fait instinctivement et ce que ne font pas la plupart des guitaristes ou bassistes.

La plupart des gens pensent que vous êtes uniquement batteur. Mais ceux qui vous connaissent savent que vous êtes plutôt instrumentaliste à cent pour cent. C’est-à-dire que vous touchez et jouez à toutes sortes d’instruments de musique.
Je joue de la batterie, c’est vrai. Mais il n’y a pas que cet instrument que je joue. Je suis polyvalent. Je touche effectivement à tout. Les autres instruments, je les joue aussi pour composer ma musique. J’aime aussi beaucoup jouer de la sanza. J’ai pour cet instrument un penchant fou. C’est un instrument très rare, Il est joué par peu de personne. Quand je le joue sur scène, c’est avec beaucoup de bonheur et de régale. Merci à Salif Keita — c’est lui qui m a donné ma première sanza et aujourd’hui il ne le regrette pas.

On dit de vous que tout est instrument de musique autour de vous. Tout ce que vous touchez, vous le jouez comme si c’est un élément musical. Dans la voiture par exemple, le volant, le frein, le klaxon… sont transformés en instruments de musique quand vous conduisez.
Pour moi, la musique c’est plus qu’une passion. C’est de la folie. Je suis habité par la musique. Ce qui fait que dans la voiture, un coup d’accélérateur, le volant, le klaxon…c’est comme des instruments de musique que je joue. Pour moi, la musique est partout. Tout autour de nous peut produire du son et de la musique.

On dit aussi que vous êtes très jazzy. En fait, on pense que Paco Sery ne joue que là où il n’y a que du jazz. Est-ce vrai ?
Ça, ce n’est pas du tout vrai. Je ne joue pas que du jazz. Je joue avec toutes sortes de musiciens et pour toutes sortes de musiques. Je suis musicien. J’aime toutes les musiques. Un point un trait.

Parlons de perspective. Cela fait plus de vingt ans que vous êtes basé en Europe. Pensez-vous un jour revenir en Côte d’Ivoire ?
Mon rêve aujourd’hui, c’est de pouvoir faire six mois ici en Côte d’Ivoire. Et passer les six autres mois en dehors de mon pays. Il y a autant de choses à faire ici qu’en dehors d’ici.

Vous étiez à Abidjan pour vos vacances. On ne vous a malheureusement pas vu sur scène. Est-ce que vous pensez revenir en Côte d’Ivoire pour des spectacles ?
Cela n’est pas à exclure. Paco Sery sur scène à Abidjan, ce sera pour bientôt. Dans la mesure où on a un projet dans ce sens. Nous sommes en train de ficeler le dossier avec Balliet Bléziri Camille. Pour l’instant, on ne peut pas trop en parler. Parce que rien n’est encore arrêté. Mais les discussions sont en cours. Je serai là pour des spectacles.

Au-delà des spectacles, est-ce que vous avez d’autres projets pour la Côte d’Ivoire ?
Je disais tantôt que mon rêve, c’est de pouvoir passer une bonne moitié de ma vie ici chaque année. Ce n’est pas fortuit. C’est parce que ma femme et moi ambitionnons de mettre sur pied en Côte d’Ivoire une école de musique qui aura pour objectif majeur de former les enfants et les jeunes aux métiers de la musique.

Justement cela me conduit à vous demander le regard que vous posez sur la musique ivoirienne aujourd’hui. Dans les années 70-80, nombreux étaient les artistes qui jouaient aux instruments de musique. Vous en êtes vous -même un bel exemple. Aujourd’hui, il y a le Coupé-Décalé, le Zouglou… et c’est de moins en moins qu’on rencontre les instrumentistes. Quel avenir alors pour la musique ivoirienne ?
Les talents ne manquent pas en Côte d’Ivoire. On peut faire du Coupé-Décalé et du Zouglou. Mais le plus important, c’est surtout de très bien le faire. Mais le faire très bien, cela veut dire maîtriser son art. Aujourd’hui, chaque artiste doit pouvoir maîtriser un instrument. C’est important, c’est capital. Et je dirai primordiale !