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DOUK SAGA, 1 an après sa mort: Comment un individu s’est-il proclamé “héros national”?

Atse Ncho De Brignan | | Musique

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19 septembre 2002 : la Côte d’Ivoire venait de connaître son deuxième coup d’Etat. Le pays est alors coupé en deux et le couvre-feu instauré dans la partie sud du pays jusqu’au premier semestre de l’année 2003. Le pays de Jah Houphouët peine alors à sortir de cette guerre et à retrouver sa joie de vivre. C’est alors qu’apparaît le phénomène de la sagacité, de celui qui se réclame d’un état d’esprit qui permet de faire fi des évènements malheureux qu’a connus la Côte d’Ivoire pour faire place à la bonne humeur, à la noblesse et la joie de vie.
Retour sur les origines du coupé décalé et sur le parcours atypique d’un artiste qui aura marqué son temps en procurant la joie aux Ivoiriens et à toute la sous région
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Aux origines du Coupé-décalé
A l’origine de ce phénomène, deux jeunes Ivoiriens qui vivent en France depuis plusieurs années, et qui gagnent bien leur vie dans l’import-export : le Molah Omar et Douk Saga. Fana de la musique ivoirienne et des boîtes de nuit, ils n’hésitent pas à faire de leurs moments de loisirs de véritables spectacles. A Paris, on les sait “Showfeurs”. Et leur passage dans les boîtes de nuit ne laisse personne indifférent. Achat de plusieurs bouteilles de champagne et distribution de billets de banques soit, aux artistes d’un soir, soit au Disc Jockey.
Généralement satisfaits du show, ils n’hésitent pas à esquisser quelques pas de danse fruits de leur imagination. Et c’est pour faire les éloges du Molah Omar, qu’un jour, Douk Saga scandait lors d’une démonstration, “Décaler, décoller, Sagacité Molaré Molaré, il faut travailler…” C’était un véritable “scandale financier”. “Le Molah Omar a gâté le coin ce jour-là”, témoigne un des compagnons. Depuis ce jour, comme si le message était passé, de l’Atlantis à l’Alysée en passant par le Nelson et d’autres Night Club parisiens fréquentés par les Africains et la communauté ivoirienne en particulier, on ne jure que par ce phénomène. Mieux, avant même qu’il ne s’exporte dans le pays d’origine de ses précurseurs, la “Sagacité” avait même atteint d’autres contrées de l’Europe à savoir : la Suisse, la Belgique, l’Angleterre… Le mouvement débarque ainsi à Abidjan à la grande joie des mélomanes qui trouvent là enfin un leitmotiv pour rendre agréable les vacances.

Douk Saga : le “Héros National”
Lorsque son nom retentit pour la première fois dans le milieu du showbiz ivoirien, en novembre 2002, personne ne s’attendait à la gloire qu’il a connue avant sa mort. Venu fraîchement de la France et principalement de Paris, il a su, grâce à son single «Abidjan a eu affaire », produit par David Monsoh, égayer les mélomanes et donner de l’espoir au peuple ivoirien, après le déclenchement de la crise militaro-politique de septembre 2002.
En août 2005, Doukouré Hamidou Stéphane alias Douk Saga entre en studio et sort son deuxième album chez Showbiz qu’il intitule « Le Héros national ». Durant trois années seulement, Douk Saga crève l’écran avec son mouvement de coupé décalé et le phénomène du «travaillement» (une action qui consistait à jeter de l’argent sur le public pendant qu’il est en prestation). Le public qui n’en demande pas mieux adhère au mouvement, ce qui lui permet de faire le tour des capitales africaines et européennes. Et Douk Saga devient un «Héros national» tout en faisant parler de lui, en bien comme en mal. Les refrains de son titre “Bouche bée” le témoignent : « Je suis l’Ambassadeur de la joie en Côte d’Ivoire. Au dessus d’une montagne, il y a toujours un sommet ; je suis le sommet des sommets, je suis le sommet de l’Himalaya. Les gens n’aiment pas les gens mais les gens avancent. Les gens n’aiment pas les gens mais ils aiment l’argent des gens. Je suis fort, vraiment fort, et très très fort, sérieusement fort. On n’est pas président pour rien, on est président quand on est fort. Je suis le président Douk Saga 1er de sa génération…».
Vraiment, il faut être 1er de sa génération à pouvoir réussir de grands coups. Le premier du genre : le 16 avril 2003, Douk Saga organise un méga concert au Palais de la culture de Treichville. La salle Anoumabo qui doit accueillir en principe 4.000 places, se retrouve avec plus 11.000 spectateurs (le record des entrées depuis que le palais existe). Comme il fallait s’y attendre, le cafouillage gagne le palais et le concert se termine dans la confusion. La seconde fois, « Le Sommet des sommets » met tout le « Félicia » à ses pieds. Et cela se passait lors d’un match des Eléphants au stade Félix Houphouët Boigny. Il descend en pleine mi-temps sur la pelouse et crée l’émeute.
Début 2006, « Le Président très très fort » contracte une maladie qui l’éloigne de la scène musicale.

Bien traité et soutenu dans sa maladie…
Même dans la maladie, il a voulu assumer son statut de star et de « faroteur ». Car Douk Saga, en dépit de son état de santé dégradant de jour en jour, tenait à la vie. Il refusait la mort. Il était optimiste et avait espoir qu’un jour, il retrouverait la scène. Pour lui, sa maladie était mystique et il lui fallait trouver le remède idéal à tout prix. Cela l’a amené à effectuer des voyages dans de nombreux pays dont le Burkina Faso, le Togo, la France et la Suisse. Durant cette période, des personnalités politiques tels Dona Fologo, Ahmed Bakayoko sans oublier les stars du showbiz et du monde du foot qui, pour la plupart, sont des amis au boucantier, défilent à son chevet.
Interné à la clinique Suka de Ouagadougou (Burkina Faso) le 16 septembre 2006 pour un simple mal de gorge, l’artiste s’est trouvé être atteint par une pathologie pulmonaire chronique. Certains parlent de tuberculose atypique. Une maladie qui a fini après de longs mois par l’emporter dans la fleur de l’âge (33 ans) le jeudi 12 octobre 2006 vers 16h45 après un coma profond. Il a résisté avec la dernière énergie, mais la mort a finalement eu raison de lui.
L’artiste s’est certes éteint, mais ses œuvres restent. Le coupé-décalé et le boucan vivront, pour le bonheur de ses nombreux fans d’ici et d’ailleurs.

…Ses funérailles mobilisent du monde
A sa mort, « L’Ambassadeur de la joie » refuse que ces fans pleurent à ses funérailles. Son dernier souhait : être enterré en tout blanc avec des billets de banque autour de lui dans le cercueil. Tous ceux qui l’ont admiré et adulé doivent également être vêtu de blanc et faire du boucan jusqu’à sa dernière demeure, comme si de rien n’était.
Le jour de son enterrement, c’est tout Abidjan qui est paralysé avec les cortèges de voitures et la marrée humaine, de Treichville (à la morgue) à Williamsville (le cimetière) qui refuse de se faire conter l’évènement.
Il faut dire que « L’enfant terrible » de la scène musicale ivoirienne qui avait revendiqué une décoration de la part du pouvoir en place pour avoir apporté la joie et la gaieté dans le cœur des Ivoiriens au moment des heures troubles dans le pays s’est vu médailler Officier dans l’ordre du mérite culturel à titre posthume par le Ministère de la Culture. Une distinction qui venait trop tard !
Pour ses laudateurs, Douk Saga, le créateur du Coupé-Décalé est une légende vivante. Et cette légende vivra toujours comme l’a dit lui-même dans une de ses chansons. Comme quoi un Héros ne meurt pas !

DOUK SAGA: “Ses amis et des proches témoignent..”

Bedel Patassé (Membre de la Jet Set) : “C’est un mythe du coupé-décalé”
C’est un mythe du coupé décalé et il l’est toujours. C’était quelqu’un d’authentique. Je l’ai connu en 2002. C’est le premier à créer un mouvement en temps de guerre dans un pays et qui l’a propulsé dans tous les quatre coins du monde. Grâce à lui, le mouvement est en train d’être développé comme un pays en voie de développement. Il a été comme un frère pour moi et il restera gravé dans ma mémoire a jamais. Lui et moi, on avait un lien de famille.

DJ Ressources (DJ) : “Une grande perte pour l’ensemble du groupe”

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C’était plus l’ami de mon ami Le Molare. C’est dans la boîte « le boulevard des stars » où j’animais que j’ai fait sa connaissance pour la première fois. De là, je lui ai apporté mon soutien pour la promotion de son album. C’était un grand meneur et très remarqué dans le mouvement. Il était comme un membre qui a l’habitude manger à table avec ses amis et qui aujourd’hui n’est plus à sa place à table. Sa mort est une grande perte pour l’ensemble du groupe.

Richard Kouamé (Grand frère de Jean-Jacques Kouamé) : “les artistes doivent pérenniser le mouvement”

Un ami qui est devenu plus qu’un frère. Tous les artistes doivent chercher à pérenniser le mouvement. C’est quelqu’un de très gentil. Comme tout homme il avait des qualités et des défauts. C’est par moi que mon jeune frère Jean-Jacques Kouamé l’a connu en 2004. N’étant pas trop dans le mouvement, mon frère s’est plus affirmé à ses côtés.

Le Molare (Artiste chanteur, membre de la Jet Set) :

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“Il était capricieux et bon viveur”
C’est quelqu’un de très capricieux et bon viveur. Je ne sais pas comment exprimer cette perte pour le mouvement, mais c’est quelque chose qui me fait vraiment très mal. C’est mon ami et frère en même temps. J’ai perdu quelqu’un de cher. Le mouvement vivra toujours.

Guy Guy L’amour (Gérant de Night Club) : “Il aimait faire plaisir à ses amis”
Je le connaissais quand il n’était pas encore artiste. Il se « défendait » comme tout Africain arrivé en France. C’était quelqu’un qui aimait faire plaisir à ses amis. Très gentil, il aimait se faire entourer de ses amis. C’était un meneur de jeu, qui aimait la frime.

KWAGNY le riche planteur (Ami d’enfance et médiateur au sein de la Jet Set) : “Il aimait vraiment le sexe”
C’était quelqu’un avec qui on ne s’ennuyait pas. Je le connais depuis plus de 20 ans, à Yamoussoukro au lycée mixte et au palais chez Mamie Djenneba. C’est quelqu’un que je considère comme un petit frère. C’est également quelqu’un qui a eu beaucoup de chance dans sa vie avec son mouvement coupé-décalé. Ce n’était pas un bon danseur. Dans les shows, quand il voyait une femme, il lui disait tout de suite : je vais te marier. C’était sa parole de drague. Il aimait vraiment le sexe.

Petit B (footballeur) : “On l’avait surnommé « No Limit » “
J’ai connu Douk Saga par l’intermédiaire d’un ami du nom de Sam Docket qui vit maintenant à Abidjan. Douk avait un comportement hors du commun. Il avait sa manière de vivre à lui qui lui était propre. Il était généreux envers tout le monde. Avec lui, c’était vraiment la joie de vivre. On avait surnommé « No Limit » tellement il vivait. Quel que soit ce que les gens diront de lui, il est Douk Saga et il restera Douk Saga. Sa mort nous a vraiment affectés.

Joss Men Joss (Promoteur de spectacles) : ”C’était quelqu’un de bien”
C’est quelqu’un qui avait vraiment du talent, quelqu’un de bien et aimait bien s’amuser. C’est un artiste qui a marqué son passage sur terre avec le mouvement coupé décalé. On ne peut que le garder en mémoire.