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Chronique musicale: La chanson, masque de notre independance et objet de notre dependance

Eric Tape Daleba | | Musique

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La chanson, expression individuelle et collective d’un peuple, est le miroir des conflits personnels, elle apparaît également comme un moyen véritable de lutte sociale et un instrument de servitude. Notre indépendance économique et politique passe vraisemblablement par le refus de toute sujétion aux produits culturels de l’autre.

« La culture est une conquête à faire sur le colonialisme qui adore l’ignorance et le répand partout ». Être indépendant ce n’est pas être libre de toute sujétion, c’est plutôt la liberté qu’une collectivité a d’user de ses produits culturels et de reconstruire son univers par et pour ses habitants. Reconstruire après la destruction des biens de la première construction, parce que toute indépendance s’acquiert non pas sans lutte et souvent au péril d’une vie. C’est une situation de dépendance qui amène un État à rechercher ce statut international dont la souveraineté est reconnue par ses paires.

Si un produit culturel peut être présenté comme un artefact par lequel une société se reconnaît et s’exprime, on peut sans se tromper affirmer que la musique ou la culture musicale est un vecteur puissant de notre indépendance.

S’il est erroné par contre de dire qu’il n’existe aucun peuple dans le monde qui soit le reflet de sa propre pensée, de sa propre culture, de sa propre religion, de son propre langage et qui ne porte l’influence d’autres civilisations, il est cependant vrai que la dépendance à une culture se construit sur l’ignorance de sa culture propre et de la culture de l’autre.

Ibn Khaldun écrivait: « A nombre égal, c’est toujours le nomade qui est vainqueur », les peuples vaincus ou asservis perdent tout; leur histoire y compris leur patrimoine musical. Toutes les annexions se sont très souvent réalisées par l’acceptation forcée de produits culturels variés et diversifiés, qui vont des armes à la poudre à canon, de l’ancre au papier, du tabac à la pipe, du miroir aux produits décapants, etc, mais aussi du matériau textile au vêtement, et de l’instrument de musique à la chanson…
Des chants sont appris à l’intérieur desquels sont véhiculés l’idéologie et les valeurs culturelles de celui qui exerce la tutelle. Des chansons d’appartenance sont reprises à l’école, des chansons de partis politiques sont scandées en choeur par des partisans convaincus, et même des hymnes nationaux d’états colonisateurs sont mémorisés scrupuleusement. Tout cela à quelles fins ! lorsqu’on sait que l’hymne national véhicule les valeurs patriotiques et historiques propre à une société ? On ne peut que s’interroger comme Alain Daniélou: « il y a des peuples qui changent de langage mais pas de musique(…) », alors pourquoi obligé un peuple à adopter un patrimoine musical particulier alors que la transmission d’une idéologie peut se faire sans toucher à la musique. Non, c’est parce que la chanson (la musique) est un masque de notre indépendance.

Les échanges économiques se font également avec les produits de la culture. Le coris, la pièce de monnaie gravée à l’effigie et aux symboles d’un personnage lambda, que de travers, que d’arnaques, trop de masques. De faux visages qui se déguise et dissimule leur identité dans l’unique but de cacher de véritables sentiments, dans le seul objectif de tromper. On ne se présente pas à un ami la face couverte, le visage en carton, ou en cuir, ou encore en plastique. Pour faire image, cette idée symbolise les vrais enjeux de l’indépendance qui trouve sa source dans les produits culturels.

L’indépendance économique ou politique doit signifier en Afrique comme partout dans le monde, la quête fervente d’une indépendance culturelle qui n’est pas synonyme de rejet de la culture de l’autre, mais connaissance et promotion de sa propre culture. Par extension, c’est par sa culture musicale qu’une société peut s’extérioriser et s’affirmer, c’est à travers le phénomène musical qu’une société peut jouer son indépendance en étant dépendante uniquement de sa propre mélodie.
Expression du vécu quotidien du peuple, la chanson transmet la scène de la vie matérielle, morale et psychologique; elle offre les repères de l’histoire d’un peuple. Ici comme ailleurs, la chanson est utilisée, au même titre qu’un instrument de combat, comme moyen matériel, pour abattre tout ce qui reste d’une culture surannée, archaïque, dépassée. Apprendre un répertoire, c’est aussi apprendre une manière d’être, de faire et de penser.

La chanson est un moyen psychologique d’agir. Sur une personne, elle a une action efficace et immédiate. La chanson construit l’agir en agir citoyen et patriotique. La chanson devient l’expression idéale de manipulation, mais surtout d’éducation et de formation d’un ensemble d’individus partageant les mêmes intérêts et visant les mêmes objectifs dans un esprit fédérateur et communautaire.

De même que nous chérissons notre indépendance, nous nous devons de soutenir notre culture, notre culture musicale, notre chanson. Car, prenons conscience que la chanson est une arme efficace et redoutable, une arme à double tranchant, qui, entre des mains intelligentes s’avèrent utile, une utilité qui peut ou non nuire à l’autre, qu’il en soit ainsi.