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Ma Bat Goup Ly Dumas.« Katoucha  était d’une disponibilité et d’une générosité rarement vue chez les stars »

Brigitte Gacha | | Mode

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Fidèle à mon objectif, j’ai repris ma plume pour revéler à nos lecteurs un autre exemple de femme qui incarne l’Afrique dans ce qu’elle a de plus inestimable : ses traditions et ses valeurs culturelles nobles. Peau café, sourire ivoire, longues jambes d’ancienne basketteuse, allure princière ; princesse de sang, épouse, mère et… grand-mère. Elle, c’est Ma Bat Goup Ly Dumas.

Ma Bat Goup a tant de cordes à son arc que le journaliste en mal de sujet n’a que l’embarras du choix : créatrice de mode, mécène, présidente d’une fondation qui porte le nom de son père, collectionneuse d’arts et d’ojets d’arts africains.

Ma Bat Goup créatrice de mode : magazines de mode et émissions de télé sont là pour attester de la créativité et du succès qu’a eu la marque ‘Ly Dumas’ dans les années 90. C’était donc il y a une quinzaine d’années. Ly Dumas a été la première à créer des collections qui mêlaient à la perfection les textiles nobles africains et ceux de la haute-couture et qui touchaient à plusieurs domaines artistiques. Elle a montré que ces étoffes négligées par les africains eux-mêmes pouvaient donner lieu à une création de mode haut-de-gamme.

Comme chaque fois qu’elle estime sa mission accomplie dans une initiative, celle-ci referme la page et, sans regarder derrière elle, passe à son prochain violon d’Ingres. Elle l’a réouverte pour rendre hommage à deux noms incontournables et inoubliables de ce milieu huppé et fermé qu’est la Haute-Couture parisienne: le créateur Chris Seydou et Katoucha le top-model et militante contre l’excision des femmes en Afrique de l’ouest.

– Comment en êtes-vous venue à la Couture ?

– Par passion pour les tissus nobles de mon enfance. Par amour pour la culture du continent africain .Un jour en visite dans un musée parisien , je me rappelle ma consternation et ma révolte en voyant des dizaines de tissus africains enfermés dans des tiroirs. C’était comme si l’on cachait à la vue du plus grand nombre les traces précieuses de notre histoire et de notre mémoire, puisque les signes figurant sur ces étoffes constituent une écriture.

A l’instar de la fée des fables, vous avez souhaité les réveiller de leur sommeil séculaire…
Sourire ivoirin et approbateur de Ly Dumas qui me flatte et me fait fondre :
« Vous avez tout compris ».

Aviez –vous fait une école de stylisme ou de modelisme ?
Non, à part ma passion et ma volonté, je suis autodidacte. C’est pourquoi, je m’étais entourée des gens de métiers : styliste, modeliste, mécanicien, petites mains et Zoeka, qui était imbattable en histoire africaine, parcourait l’Afrique du Mali en Ethiopie quand ce n’était pas l’Afrique du Sud, pour aller apprendre à décripter les signes-symboles sur les différents tissus. Celle-ci mieux que moi pourra vous en parler. Pour le décryptage, je dois aussi citer le professeur Youssof Tata Tissé du Mali qui nous a bien aidés dans le temps. Cela dit, j’ai toujours aimé dessiner…

(Effectivement, j’ai encore l’image de cette assiette en porcelaine créée par Ly Dumas spécialement pour Yannick Noah suite à sa victoire à Roland Garros en 1983. Elle y avait dessiné un émeu bleu-blanc-rouge.).

…- De manière générale, c’est la matière qui guide ma création… oui, je pars de la matière et de la couleur. Je suis très sensible à ce support.

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Est-ce pour en saisir l’âme ? Je veux dire l’âme de la matière ?
Décidément. Vous comprenez vite. Sûrement. Etant donné la spécificité des tissages artisanaux et de cette écriture que je voulais donner à lire, j’ai souvent travaillé par moulage. Même si j’avais à mes côtés mon styliste, j’ai toujours fonctionné par moulage. Ceci afin de ne pas altérer la trace. Je dois aussi dire que nos premières collections ont été créées avec des étoffes anciennes (de collection ) qui avaient une valeur intrinsèque. Voici un exemple de la manière dont j’opère : prenons une pièce de ndop* ou de bogolan* qui a cinquante ou trente ans d’âge ; après avoir décripté le sens des signes qui y figurent, et avec le souci de ne pas altérer le signe par la coupe , je le pose sur le mannequin, à partir de ce tableau vivant,la silhouette du vêtement et donc de la femme qui le portera jaillit de mon esprit. De la même manière, j’ai travaillé avec les velours de Kasai et les appliqués Kuba du Congo, les voiles de coton d’Ethiopie, les rabal du Sénégal. C’était une première dans la mesure où dans les années 1990, c’était un challenge de donner à apprécier au milieu de la mode, c’est-à-dire, aussi bien les couturiers , les journalistes que les clients, ces matériaux nouveaux que d’aucuns croyaient trop chargés ou alors trop folkloriques. Quand on pense que la technique des velours de kasai est antérieure à celle des gobelins, il y a de quoi être saisi. Au-delà du vêtement, il s’agissait aussi de les donner à connaître en tant que produits des savoirs -faire immémoriaux des artisans africains, mais également en tant qu’ étoffes à fort contenu plastique, esthétique et culturel. A ce propos, c’est ici que je dois rendre hommage à Chris Seydou, que j’avais rencontré et admiré et dont je salue aujourd’hui la mémoire et me réjouis qu’il existe un prix qui porte son nom : le Prix Chris Seydou. Chris, ce magicien de la coupe ; ce n’est pas pour rien que l’on l’appelait l’homme aux doigts d’or. Il avait travaillé avec les plus grands couturiers tel l’immense Yves Saint-Laurent, avant de se mettre à son compte. Autant dire que sa notoriété n’était plus à démontrer. C’était d’ailleurs chez lui que j’avais vu pour la première fois une superbe robe en bogolan. Je me souviens que c’était le seul modèle en bogolan de toute cette collection. Pour la petite histoire, je voulais à tout prix acquérir cette belle et unique pièce ;mais Chris l’avait déjà réservée à une cliente. Cette robe avait également déclenché ma fibre créatrice dans la mesure où, à ma question de savoir pourquoi il n’en avait qu’une, il m’a parlé des limites du mode de production artisanal. Ce qui était une limite pour Chris, devenait une force pour moi, autrement dit, faire de la haute-couture avec de tels tissus.

Et Katoucha ?
Dès la présentation de ma toute première collection au musée Dapper à Paris, Katoucha avait répondu favorablement à mon appel. Elle était non seulement l’égérie de Saint-Laurent, mais recherchée par les autres grands couturiers, autant dire qu’elle était sinon inaccessible, du moins, difficile à joindre. Elle avait été séduite autant par mes vêtements, que par cette première, qui été d’utiliser les textiles artisanaux africains. Ce qui est épatant, c’est que beaucoup d’Africains en avaient rêvé et moi je l’avais réalisé : ce de donner une visibilité à ces étoffes artisanales. J’ai été particulièrement éprouvée par sa disparition. Katoucha était d’une disponibilité et d’une générosité rarement vue chez les stars. Je rends aussi hommage à l’africaine qui s’est engagée dans le combat contre l’excision, à la femme cultivée, belle, intelligente et qui avait à coeur l’autre face, celle positive de l’Afrique.
Nous concluerons notre interview par ce double bel hommage de Ly Dumas à deux grands noms du continent africain .

Notes : *ndop, tissu artisanal et royal du Grassland au Cameroun.
**Bogolansini: tissu artisanal malien teint à la terre.