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Péril Lôglêdou de Azo Vauguy, LA PAROLE PARLEE D’UN PAROLIER PANAFRICANISTE

100pour100culture | | Litterature
Peril-Logleedou-(prem-couv)Le cercle très prisé de la littérature neo-oraliste  africaine ne comprend jusqu’alors qu’une poignée de textes puissamment sacrés dont ceux de Bernard Zadi, Pacéré Titinga, Djibril Tamsir Niane…  Azo Vauguy a fait il y a quelques années une entrée triomphale dans ce cercle fermé avec son légendaire poème Zakwato. Et dans cette académie purement tradi-africaine, notre griot fait du chemin.  Alors que son verbe se repose, dans son ventre, il le réveille afin que sa bouche accouche d’un nouveau joyau : ‘’Péril Lôglêdou’’.
 
Cette longue séquence de vers immaculée et laiteuse qui coule à flot comme le lait d’une vache africaine n’a d’autre fin que la valorisation de nos cultures. Poème sans ponctuation, cette création est une parole ponctuée dans l’esprit de son créateur et  transmise au lecteur par la magie du rythme saccadé et accéléré des couplets. Azo frappe sur le tambour ancestral Bété, le son qui en sort, serti du chœur de la tradition, est pur telle l’eau de roche.  Dans ce long chant semblable à un jour sans pain, l’artiste très tôt bercé par les chants d’oiseaux dès sa naissance dans une rizière,  pose sa voix tantôt douce tantôt gutturale sur une musique instrumentale des plus nobles : la mélodie revigorante d’une Afrique moribonde.
‘’Lôglêgou’’,  dans le terroir Bété, signifie ‘’pays de l’ivoire’’. C’est donc la terre d’éburnie qui sert d’excuse pour tirer à boulet rouge sur les tares minant tout le vieux continent. « L’Afrique assimilée/ L’Afrique mutilée/ L’Afrique humiliée/ L’Afrique culbutée/ Lôglêdou réduit en esclavage… » (p.29). L’Afrique doit rejeter avec véhémence toute tentative d’acculturation ; décliner tout bourgeon de mimétisme et prendre en main les rênes de son devenir.
Une poésie qui n’ose profondément plonger au cœur des mythes et légendes de nos terres ne peut se vanter d’être un texte africain, un chant traditionnel, un vrai. Platon estimait que le mythe comporte une part de vérité dans la mesure où il propose une leçon morale impénétrable. Et c’est pour avoir compris cela que Le filleul de Socrate usa de nombreux mythes grecs pour élucider ses thèses. Pourquoi donc nous africains n’usons-nous pas des enseignements de chez nous ?  Azo fait partie des rares hommes de lettres africains ayant compris la nécessité de mettre en valeur nos essences : « Nous sommes le Kilimandjaro/ On ne nous vaincra pas…Peuples d’Afrique / Peuples d’Éburnie/ Nous avons des histoires/ A narrer aux ignares », martèle-t-il.
Azo Vauguy, Ce chantre des rites et incantations,  mieux qu’un rhéteur, est un rhétoricien. Un homme devant qui la parole pliée se déplie, s’amplifie et emplie le bois sacré,  clos, ésotérique des ancêtres. « Lôglêdouwan écoutez/ Gens d’ici/ Gens des contrées/ Ecoutez/ L’orfèvre de la parole/ Jamais ma langue ne trébuche/ La providence a des oreilles / Pour voir/ La providence a des yeux/ Pour entendre… ».  Peuple d’ici et d’ailleurs, ouvrez grand les oreilles pour voir et les yeux pour entendre car parfois nos sens nous trompent. Au delà du sensible, c’est l’esprit qui est invité au culte du verbe divin  pour entendre l’homélie de la sacralité. Pour plonger dans les choses du ciel, il faut pouvoir comme Zakwato se couper les paupières pour ne pas s’endormir. L’Heure n’est plus a la somnolence encore moins au sommeil. Chaque Homme, chaque Africain, chaque lôglêdouwan doit être à mesure de consentir, sans discontinuer, a des abnégations afin que le berceau de l’humanité n’en soit plus le columbarium qu’en ont faites « Les communautés-reines ». Peuple d’ici et d’ailleurs, « Gbaa Zikei Ozi »,  fils de Gabriel Azo Zaourou, petit-fils et homonyme d’Azo Vauguy l’artiste bété pluridimensionnel,  nous invite  à un éveil de conscience. Car « Les épreuves du futur/ Se mesurent a l’aune/ Des épreuves du présent. ». Il faut donc se lever, marcher et courir comme un seul homme vers des soleils de gloire et non zézayer, bégayer et pagayer a contre-courant.  La note d’espoir que contient le texte est encourageante : « Demain naîtra/ Dans la douleur/ Mais demain naîtra. » (p.42).
Poème parleur, poème chanteur, poème enchanteur, Peril Lôglêdou est un ruisseau esthétique, un ruissellement de mots poignants et gagnants qui se jette dans le fleuve luxuriant de la parole parlée de l’art oratoire africain. Une véritable coulée de « fresque mélodieuse/ mielleuse/ fabuleuse… » (p.8)).
Le foisonnement lyrique est la preuve de la subjectivité objective de ces versets divins. Rarement mes yeux ont trouvé et couvé  un texte si beau ; « si je mens/ Que Zato-le-forgeron/ Me tranche la langue » (p.36).
Abdala Koné