Suivez Nous

Sous le ciel de Kaboul, l’expression des misères de la femme afghane

Arsene DOUBLE | | Litterature

Sous le ciel de Kaboul, publié le 12 mars 2019 par les éditions Le Soupirail, est un recueil poignant et intense de 12 nouvelles, traitant de la condition de vie infernale de la femme afghane.

 Les femmes afghanes, telle que présentées dans Sous le ciel de Kaboul, semblent avoir été condamnées à vivre éternellement dans la tourmente. Elles sont au quotidien aux prises avec la guerre, la désolation et l’oppression. Écrit par 12 auteures afghanes persanophones, vivant entre Kaboul, les États-Unis et le Canada, le recueil de nouvelles met en valeur des femmes, soumises à une société patriarcale régie par le sacré, où la moitié de la population n’a pour horizon que l’enfermement et l’oubli des désirs.

Le plus souvent, les situations difficiles dans lesquelles les femmes afghanes se trouvent peuvent se résumer comme suit : jeunes filles amoureuses, femmes battues, mamans qui s’inquiètent pour leurs fils forcés de partir à la guerre, mères se lamentant sur le sort de leurs amants ou celui de leurs fils envoyés au front pour ne jamais revenir, femmes endeuillées.

 

Femmes aux conditions de vie misérables

Dans « L’eau dormante », l’une des nouvelles sans doute les plus réussies du volume, c’est à travers le regard d’une adolescente que l’auteure nous donne à voir les strates de la tragédie humaine qui se déploie dans l’Afghanistan en guerre. La jeune fille tisse des tapis depuis sa plus petite enfance pour aider sa mère abandonnée par son mari polygame à subvenir aux besoins de sa famille. Elle parle moins de la guerre que de la menace que fait peser le retour des talibans sur la liberté des femmes dans son pays, sur leur joie de vivre, sur le rôle qu’elles sont en droit de jouer dans la société.

Elle se demande « de quoi ont-ils l’air, les talibans ? » La voisine lui répond : « Ils ont une barbe longue comme ça. Ils ont un turban grand comme ça, leurs habits sont sales et ils marchent pieds nus. » La réponse de la voisine, où la panique se mêle aux fantasmes, inquiète, mais l’adolescente se rend compte tout d’un coup que cette description des talibans se recoupe étrangement avec ses traumatismes d’enfance, lorsque les pleurs de sa mère la réveillaient en pleine nuit. « Cette nuit-là, l’ombre de mon père frappant ma mère était projetée sur le mur. C’était une ombre terrifiante, portant un turban et une barbe… », se souvient la protagoniste, fondant en larmes.

Le recueil s’ouvre sur les lamentations d’une mère condamnée à éloigner son fils du village pour que la colère des hommes ne s’abatte pas sur lui. La nouvelle inaugurale « Deux coups de feu » évoque une société prise au piège de la haine et dont les principales victimes sont les femmes. « Le cri de la rivière ressemble toujours aux lamentations des femmes. Les femmes qui allument le feu », s’écrie le fils qui s’enfuit à travers les collines où ses coups de feu ont coûté la vie à son frère. C’est l’histoire d’Abel et Caïn revisitée, mais la vraie victime ici est la mère.

Dans sa nouvelle intitulée simplement « Numéro Treize », l’auteure Batool Haidari met en scène le monologue d’une femme morte, tuée dans un attentat, se remémorant les derniers instants de sa vie. Sortie de la maison pour obtenir des nouvelles de son mari, mobilisée par les agents du gouvernement pour être envoyée au front, elle est victime d’une bombe qui explose à son passage. Une forte déflagration et la jeune femme est tuée sur-le-champ. Gardée dans la morgue en attendant que son mari vienne identifier le corps, la défunte s’inquiète, imagine l’auteur, pour sa fille nouveau-née, restée seule à la maison.

« C’est ma nouvelle préférée », confie la traductrice du recueil Khojesta Ebrahimi. Elle se souvient d’avoir bavardé avec l’auteure de la nouvelle qui est psychologue de métier et admiratrice de Sadegh Hedayat, le célèbre écrivain né en 1903 à Téhéran et mort à Paris en 1951, que l’on appelle le Maupassant iranien. Pour Ebrahimi, qui reconnaît avoir traduit ces nouvelles, avec autant de bonheur que de douleur, « la grande réussite de Haidari est d’avoir su raconter avec une froideur clinique le désarroi de la mère, la brutalité de la mort que sèment des attentats terroristes, la guerre… ».

 

Arsène DOUBLE