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Black Bazar ou la nouvelle paralittérature d’Alain Mabanckou

Zacharie Acafou | | Litterature

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Les romans populaires sont ils toujours les plus méritants en terme bonne littérature? Ces ensembles de productions textuelles sans finalité utilitaire pullulent  de plus en plus les librairies pour le plus grand bonheur (financier) des auteurs… Si cette comparaison un peu fielleuse ne correspond nullement à l’ensemble des oeuvres de Alain Mabanckou, elle se rapproche tout de même de son dernier roman Black Bazar qui,pages après pages, égrène caricatures, platitudes et futilités…On peine bien des fois à remplir la colonne du mérite après la lecture de ce roman qui, insensiblement, passe du chef d’oeuvre au navet…. 

Il n’est pas correct politiquement, dit-on, de critiquer Alain Mabanckou, tellement porteur, en ces temps, de grande confusion, de bons sentiments, de nobles causes. Ecrivain africain et prix Renaudot 2006, il fait la fierté de la littérature africaine… Il fait donc l’unanimité. Dans tous les journaux, on salut parfois,sans même avoir lu ses romans, le mérite littérraire de ce “grand auteur”. La popularité aidant, toute forme de critique serait alors mal venue ou mal vue. Mais est-elle cette popularité la garantie d’un excellent roman?C’est à se demander si les prix et les succès n’ont pas fini par faire oublier à l’auteur, les bases de l’écriture romanesque qui ont fait le succès de ses premiers livres. Son dernier roman Black Bazar,  fait rétrograder , sans alerter, la littérature de plusieurs décennies.  Peut être s’agit’il d’une nouvelle forme d’écriture? Pour l’histoire…

Jeune Congolais vivant à Paris depuis une quinzaine  d’années,  “Fessologue> (personnage principal du roman qui doit son surnom à l’intérêt qu’il porte aux postérieurs de la gente feminine),  est un fervent adepte de la SAPE («Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes»).Il ne jure que «vestes en lin d’Emmanuel Ungaro» ou «costume Yves Saint-Laurent vert bouteille». L’habit fait bien le moine selon ce personnage qui le résume d’ailleurs dans cette phrase pour le moins saugrenue  :«Dis-moi comment tu noues ta cravate, je te dirai qui tu es.» . Son existence va en effet basculer du jour au lendemain lorsque sa compagne le quitte pour suivre un compatriote qui joue du tamtam dans un groupe qui n’est pas connu en France, « y compris à Monaco et en Corse » Il partage désormais son temps entre sa machine à écrire et le Jip’s, un bar du 1er arrondissement fréquenté par la plupart de ses amis, personnages truculents aux noms inoubliables :(Roger le Franco-Ivoirien, Paul du grand Congo, Yves l’Ivoirien tout court, Pierrot le Blanc, Patrick le Scandinave…).De ce bar, Fessologue reste à l’affût des dernières tendances,  il traque sans émotion la faute de goût vestimentaire, décrit ses rencontres, ses mésaventures, sa vie et les alentours du quartier Chateau Rouge où il habite un modeste studio…

Proche des traités ennuyeux de sociologie africaine, Black-Bazar, excelle dans la platitude. Exploitation massive de clichés, psychologie rudimentaire, ton populacier que l’auteur s’est empressé de jeter sur du papier, sans doute pressé par le besoin de publier. L’incohérance dans la construction de ses personnages sans compter les changements subites de régistres de langues accordent un manque énorme de subtilité et de finesse à ce roman…. Et quand le personnage principal “Fessologue” s’exprime, le lecteur a souvent droit à ce genre de propos laborieux:

” Cest pas pour me vanter mais mes costumes sont taillés sur mesure. Je les achète en Italie plus précisement à Boulogne où j’écume les magasins.” poursuit-on la lecture, les phrases qui suivent ne valent guère mieux: “J’ai six grosses malles d’habits et de chaussures pour la plupart des weston en croco, en anaconda ou en lézard.(…) Vestes en Francesco Smalto, veste en laine vierge 100% voire 200%, avec un tissu pur cerruti 1884, chaussette Jaquard. Voilà entre autres ce qu’il y’a dans mes malles .” .(page 43).

Que peuvent gagner ces petits récits sans aucun profit pour le lecteur à part qu’ils cherchent très légitimement à remplir des pages d’un suffisant roman? Il n’est pas une seule phrase où ne sévisse une quelconque émotion, un style ,une découverte . Le lecteur qui, croyant se débarasser de ses préjugés avec ce livre repart avec un lot de clichés largement aussi révélateurs les uns après les autres. Le dernier roman de Alain Mabanckou n’est pas à proprement parler des plus réjouissantes et les parties les appréciées peuvent également paraître ennuyeuses et  pénibles….

Auteur de près d’une quinzaine d’oeuvres dont son roman à succès “Mémoires de Porc-épic” couronné en 2006 par le prix Renaudot , Alain Mabanckou est aujourd’hui considéré comme le  porte-flambeau de la nouvelle génération d’écrivains francophones. Ses premiers romans tels Bleu-Blanc-rouge (1998), Verres  cassés (Points Seuil 2005) ou encore Mémoires de Porc-épic (Seuil, 2006) sont et resteront, incontestablement, des chefs d’oeuvre dans l’histoire de la littérature francophone  tant l’auteur a su ,avec talent, réinventer un monde, donner un souffle, une émotion à ses différents personnages. Ce qui n’est sans doute pas le cas pour Black bazar qui semble ,phrases après phrases,rompre  avec la captivante plume de l’auteur…Un roman qui confirme, hélas, que ce que l’on a fait de mieux en matière de littérature depuis Kourouma (Prix Renaudot également), est de définir la particularité d’une personne dans sa façon de nouer une cravate. ” Dis moi comment tu noues ta cravate, je te dirai qui tu es”… On y pensera.

Black Bazar (Éditions du Seuil, janvier 2009)