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Pr Yacouba Konaté : «Il est grand temps de renouer le fil de la coopération culturelle bilatérale et multilatérale»

Remi Coulibaly | | Evènements

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Culture et reconstruction. Philosophe, écrivain, enseignant, président de l’Association internationale des critiques d’art, Pr Yacouba Konaté parle du rôle des hommes de culture dans le processus de réconciliation nationale.

Pr, la Côte d’Ivoire vient de sortir d’une longue et sanglante crise post-électorale. Au terme de laquelle, le Président Alassane Ouattara prône la réconciliation, la paix et le pardon pour une reconstruction du pays. En tant qu’homme de culture, quel commentaire en faites-vous et quelle pourrait y être la contribution des hommes de culture?
Homme de culture, c’est une distinction que je reçois comme un cadeau. Cela me ramène à la question de la responsabilité attachée à ce rôle et à ce statut. Nous à qui ce statut est accordé, quels rôles avons-nous joué dans la crise ? Ces différents rôles sont-ils restés compatibles avec ce statut ? Se poser cette question individuellement et si possible ensemble, c’est cela notre première contribution à la réconciliation. Les hommes de culture doivent d’abord se réconcilier avec eux-mêmes, c’est-à-dire avec leur fonction sociale qui est de favoriser l’évolution sociale par l’ouverture d’esprit et le changement des mentalités. Mais on ne fait pas travailler la culture quand on s’enferme dans ses idées, mais plutôt quand on sort de soi-même pour aller à la rencontre des autres.

Les hommes de culture peuvent aider à comprendre comment, librement, nous avons pris l’option non seulement du mal mais surtout du pire. Ce que je dis là n’est pas une formule. Prenez l’ancien chef d’Etat et ses compagnons. En niant la victoire de Ouattara, ils ont choisi le mal. En refusant toutes les médiations, pour s’enfermer dans son bunker avec sa mère et ses petits-enfants, Laurent Gbagbo a imposé le pire à quatre générations y compris la sienne.

Pouvez-vous être plus explicite?
Ses compagnons n’ont même pas le loisir de jouir des richesses qu’ils ont accumulées comme ils ont pu. Il a imposé le pire à la Côte d’Ivoire meurtrie qui auto-saccage son administration. Il a imposé le pire à son parti complètement déstructuré. Bref, nous devons d’abord reconnaître notre part de mal, l’instruire dans nos réflexions et productions, de sorte que dans le miroir social ainsi projeté, les hommes, les femmes et les enfants comprennent la nécessité et l’urgence de sortir du cycle de notre longue fascination pour le pire.

On n’emprunte pas cette voie quand on dit «nous sommes tous responsables … On a tous été possédés par Satan». De même la thèse de «l’ivresse du pouvoir», ne me semble intéressante qu’à reprendre et analyser les paroles proférées entre deux gorgées de koutoukou, de bandji ou de tchapalo. Sinon, elle reste une forme de mise à distance de notre responsabilité en tant que sujets et acteurs de notre histoire. L’homme ivre ne confondra jamais sa bouche et ses narines. Il parle, et il dit souvent ce qu’il pense du voisin. Ferdinand Oyono, le dit quelque part dans son Vieux nègre et la médaille. Si tu veux savoir ce que ton voisin pense de toi, invite-le à prendre un verre.

Président de l’Association internationale des critiques d’art (Aica), commissaire et directeur artistique de plusieurs biennales et festivals, comment le sérail mondial de la culture a-t-il observé la crise ivoirienne?
Une part importante des intellectuels, des artistes et des hommes de culture spécialisés dans les études africaines, a appelé Laurent Gbagbo pour lui de remettre le pouvoir à Alassane Ouattara. Avec mon ami Niangoné Niang de Dakar, et une collègue de France, j’ai eu à organiser une pétition dans ce sens. Nous avons d’ailleurs publié en collaboration avec L’expression, la liste des premiers signataires. Le travail sur cette pétition m’a permis d’entrer en discussion avec des collègues ou amis qui opinaient contre l’appel que portait la pétition.

Sur le fond ou sur la formé?
Les motifs des réticences restent intéressants. Certains ont considéré que la pétition les appelait à prendre parti pour Ouattara contre Gbagbo. Si la pétition intervenait avant les résultats, on aurait pu objecter qu’elle était partisane. Mais après la proclamation des résultats par la Cei et la certification par l’Onu-Ci, la question était devenue simple : le hold-up électoral de Laurent Gbagbo était-il acceptable oui ou non?

D’autres ont dit: «impossible de dire qui a gagné ou qui a perdu les élections». Les mêmes déclaraient: «de mauvaises élections sont préférables aux guerres civiles». Ces idées ont été défendues tour à tour par Monénembo et Achille Mbembé. Elles sont curieuses en ce sens qu’elles passent sous silence les voix des milliers d’électeurs du Centre et du Nord, que le Conseil Constitutionnel a cru pouvoir rayer d’un trait de plume. Ces observations ignorent tout aussi allègrement la lettre et l’esprit de la Constitution qui ne reconnaît nulle part au Conseil Constitutionnel le droit d’annuler des voix exprimées, quand bien même cette institution aurait pu faire reprendre l’ensemble du scrutin. Egalement surprenant, le silence de ces observateurs sur l’accord de Pretoria qui depuis 2005, inscrit l’Onu-CI comme certificateur des élections.

En général, ces réticences tournaient autour de l’idée respectable de Laurent Gbagbo, l’anticolonialiste victime du Grand méchant capital incarné, ici, par un ancien directeur adjoint du Fonds monétaire international, coalisé avec la France et l’Onu pour faire main basse sur les ressources de la Côte d’Ivoire, du Golfe de Guinée et de l’Afrique. Un moment, Achille Mbembé, Tierno Monénembo, Gaston Kelleman Calixte Beyala et autres se sont relayés sur cette ligne qui consiste comme l’a écrit Monénembo à tenir «ce pauvre Laurent Gbagbo (…), modeste professeur d’histoire qui hormis un bref exil à Paris, n’est jamais sorti de chez lui» pour le représentant de la «Pauvre Afrique», qui toujours selon Monénembo, n’a pas de «carnets d’adresses. Dans le monde mesquin et corrompu qui est le nôtre, plus besoin de formule magique, ce joujou-là suffit à ouvrir les plus secrets des sésames.» Ouattara serait «au cœur du complexe réseau qui gouverne le monde.» Monénembo reprend d’ailleurs, soit dit en passant, «le joujou du carnet d’adresses» dans sa prise de position dans l’affaire Dominique Strauss-Kahn.

Quel commentaire vous inspire ce vent de supposé néo-panafricanisme en cours ?
Mais mieux que Tierno et Achille Mbembe, ce dernier ayant finalement modulé ses propos, c’est Calixte Beyala qu’il serait amusant de citer. Cette dernière qui dans un passé récent avait déjà soutenu bruyamment Kadhafi, est venue prêter mains fortes ici à Abidjan au régime de Laurent Gbagbo avec à la clé la participation à meeting, une interview à la télévision nationale dans l’émission. Raison d’Etat, en période d’overdose haineuse. C’est à la télévision nationale que Calixte Beyala choisit Simone Gbagbo et Winnie Mandela comme ses femmes africaines préférées, avant de déclarer «je préfère des résultats truqués du Conseil constitutionnel aux résultats proclamés (Ndlr certifiés) par l’Onu». Proposition étrange mais symptomatique de la tournure d’esprit propre au type de nationalisme dont Laurent Gbagbo est devenu le grand stratège.

Y a-t-il, en réalité, une césure entre l’Afrique et l’occident ?
Cette parole est symptomatique par sa manière d’opposer l’Afrique à l’Occident, selon une ligne de partage entre le bien et le mal, le vrai et le faux, la victime et le bourreau. Elle est curieuse et même pernicieuse. Elle oublie que les résultats certifiés par l’Onu-CI sont d’abord ceux proclamés par la Commission électorale indépendante. En quoi la Commission électorale indépendante serait-elle moins africaine, moins ivoirienne que le Conseil constitutionnel ? Parce ce que son président Youssouf Bakayoko n’était pas directeur de campagne d’un homme original, 100 % président, 100 % candidat, comme Yao Ndré l’a été tranquillement pour Laurent Gbagbo à Divo ?

Peut-on espérer qu’Abidjan (re) devienne une place incontournable des arts et de la culture? Et à quelles conditions ?
Je ne dirai pas «une place incontournable», puisque pendant que nous nous battions, les autres ont continué à travailler en nous contournant. Plusieurs événements qui étaient programmés ici ont été délocalisés à Dakar, Bamako, Ouaga, Accra, Cotonou, et même parfois à Abuja. Cela dit, il demeure un effet «glamour» attaché à Abidjan. J’ai déjà raconté cette histoire quelque part, mais c’est peut-être utile de la reprendre. Il y a un peu plus d’un an, je me suis retrouvé commissaire d’une exposition de design à Cotonou. Malheureusement la promotrice du projet n’avait pas tenu ses engagements. En termes de loyauté, d’accueil des artistes, de mise en espace de l’exposition, elle a été en dessous de tout. Alors, à la fin du séjour, les artistes m’ont interpellé à peu prés en ces termes. Et c’est le Camerounais Wakam qui a parlé en leur nom: «Prof! Pourquoi vous nous avez mis dans cette mésaventure ? Vous savez mieux que nous que le design a besoin d’un écrin. L’écrin en Afrique au sud du Sahara, c’est d’abord Abidjan. Par conséquent, vous nous devez une invitation à Abidjan». Je dois ajouter que depuis l’alternance, je reçois, plusieurs appels téléphoniques d’artistes de la sous-région qui après avoir évoqué des déboires subis à quelques manifestations, terminent presque toujours par cette adresse : «on sait qu’à Abidjan, vous pouvez faire mieux».

Optimiste ?
Pour qu’Abidjan et la Côte d’Ivoire retrouvent leur place dans l’économie générale de la culture en Afrique, le concours des pouvoirs publics et des collectivités locales est primordial pour la remise en état des infrastructures, l’ouverture de nouveaux espaces. Cet appui ne doit pas honorer seulement les clubs de soutien au Président ou de quelques ministres, mais les vrais opérateurs culturels, sans considération politique, sans discrimination…

Le Masa s’est fait jour sous le mandat de Premier ministre d’Alassane Ouattara. Dont la ministre de la Culture, Pr Henriette Diabaté, a conduit, plus tard, des projets comme le Palais de la culture, les Grapholies, etc., parachevés sous le Président Bédié. Vous qui étiez alors aux affaires, en tant que collaborateur de celle qui est devenue, aujourd’hui, Grande chancelière de l’Ordre national, donc première femme présidente d’institution en Côte d’Ivoire, quel est, selon vous, le background culturel du Président Ouattara? Et quel commentaire faites-vous de la nomination de Mme Diabaté, grande femme de culture, à ce poste ?
La nomination de Mme Diabaté s’inscrit dans le prolongement d’un parcours intellectuel et politique qui est un exemple de loyauté et de probité. J’y vois d’abord un hommage à la loyauté. Ensuite, le fait que c’est à cette figure de l’engagement militant qu’il est revenu de lui passer le collier symbolique de l’investiture du Président Ouattara, est une reconnaissance de son parcours politique et de sa stature morale. J’y vois aussi un autre signe. Cette dame qui relève du sud par sa naissance et du nord par son histoire, incarne d’une certaine manière l’unité de la Côte d’Ivoire. Il y a aussi que dans nos villes et villages, les femmes, les jeunes femmes et les jeunes filles sont souvent des militantes politiques déterminées. Et voilà que c’est à une femme qu’il revient de promouvoir le mérite dans la vie nationale. Cet honneur s’étend à l’ensemble des femmes qui réclament le droit d’aimer qui elles veulent ; l’ensemble des femmes qui comprennent qu’il y a des causes pour lesquelles, il faut se lever et se battre des années durant s’il le faut. On a souvent dit des femmes qu’elles sont les gardiennes de la tradition. Si Mme Henriette Dagri Diabaté s’acquitte bien de son rôle, on pourra commencer à noter qu’elles sont aussi les gardiennes du mérite.

La culture, selon vous, fait-elle partie des priorités du Président Ouattara
Quant à ce que vous appelez le background culturel de Ouattara, je dirai que le Président est obligé de faire au moins aussi bien qu’il l’a fait quand il était Premier ministre. Effectivement, les premières éditions du Masa et l’édition sans suite des Grapholies, c’est en 1993, sous la houlette de Mme Henriette Diabaté. C’est Léonard Kodjo qui assurait alors les fonctions de directeur de Cabinet. J’étais de l’aventure, et il me plaît de dire que c’est à l’occasion des Grapholies que j’ai fait mes premiers pas dans les fonctions de commissaire d’expositions. Je n’étais d’ailleurs pas le seul  commissaire de la manifestation. Aujourd’hui, avec le recul, et surtout au regard de ce que je pourrais appeler l’histoire nationale des institutions culturelles, il me semble que l’intelligence de Mme Diabaté a consisté à tresser la nouvelle corde qu’elle apportait dans le prolongement de l’ancienne. Elle a bonifié ce qu’elle a trouvé sur place et elle a apporté en innovations, les grands événements culturels internationaux à la mesure de la place que la Côte d’Ivoire représentait et représente à l’échelle de la sous-région, et à l’échelle du monde francophone. Malheureusement, nous n’avons pas su conserver cette place, qu’il nous faut reconquérir. Nous avons, de notre propre chef, renoncé aux Grapholies sans que les événements comme le Kpalezo qui étaient appelés à pallsier cet oubli, n’arrivent à s’implanter.

Que vous inspire l’état du Palais de la culture aujourd’hui ?
Tristesse et désolation. Ainsi donc la politique de la terre brûlée qu’on a pu observer même au zoo d’Abidjan, n’aura épargné aucun secteur d’activités, pas même la culture. Où est donc passé le patriotisme des patriotes ? C’est aussi triste de constater qu’après 11 années de fonctionnement du Palais de la Culture, nous devons à nouveau tendre la main à la Chine, pour le restaurer. Entre temps, qui peut dire ce qu’on a fait des ressources générées pendant toutes ces années où le Palais était tout feu tout flamme ? Quel en est le bilan en terme de développement culturel ?

Pensez-vous, en tant qu’enseignant, que pour assainir le climat social de l’école, il était idoine de fermer les universités, plutôt que les résidences universitaires uniquement? N’est-ce pas créer plus de problèmes que de réduire la dégénérescence intellectuelle, par trop de fois, décriée par bien d’intellectuels?
Ma réponse aura plusieurs volets, au moins trois. Le volet pédagogique d’abord. Depuis au moins 1990, une année blanche hante l’université. J’ai l’impression qu’on est en train de la consommer. Je le dis au regard de plusieurs constatations. D’abord, il faut noter que les cours sont sérieusement perturbés depuis au moins le mois d’octobre. Rappelez-vous les couvre-feu décrétés sur Abobo. Très peu de départements avaient alors engagé l’année 2009-2010. Dans le meilleur des cas, on tentait de boucler l’année 2008-2009. Et voilà que l’université qui a été pillée comme l’ensemble des services publics, est fermée, mais pas encore en chantier. Le deuxième volet que j’ouvre sera politique. Le régime des refondateurs était massivement un régime de professeurs. Laurent et Simone Gbagbo, sont des membres de la communauté universitaire, tout comme Paul Yao Ndré, le président du Conseil constitutionnel. Et j’en passe. C’est l’université qui dans une de ses composantes militantes, était aux affaires. Pendant ce temps, l’association d’étudiants l’un des bras armés du régime qui dominait le campus et la rue, et le secrétaire général du Synares transformé en insulteur public, trafiquaient dans la main courante de certaines personnalités de la refondation.

Une instrumentalisation systématique, en somme ?
Après tout çà, on découvre que la résidence du chef de l’Etat et son bureau étaient une poudrière, que le Palais de la présidence fut un lieu de tortures et d’exactions, sans parler des mines anti-personnel placées dans son périmètre. Très peu de gens ont été surpris de la découverte d’armes dans certaines cités universitaires. Mais qui pouvait penser que certaines hautes personnalités de l’université détenaient des lance-roquettes à domicile ? Au regard de ce tableau hallucinant, les universitaires ne peuvent que revoir leur prétention à la baisse ; car de toute évidence, les incendiaires avaient pris le pas sur les gardiens du temple. Alors comment contester la nécessité de prendre des mesures nouvelles pour relancer l’université ?
Qu’est-ce qui devrait être fait pour en tirer les meilleurs dividendes ?

En définitive, ce qui me gêne ce n’est pas la fermeture de l’université mais sa durée qui elle-même dépend des travaux à effectuer. Une fermeture sans travaux est préjudiciable car plus ça traîne, plus les bâtiments se dégradent et plus dure, plus chère sera la reprise. Comme l’ensemble du pays, l’université a besoin d’une mise à niveau de ses infrastructures et de sa gestion. Elle a besoin d’être repensée dans son espace et dans ses articulations, y compris dans le Centre des œuvres universitaires. Pourquoi ? Ce sera mon dernier volet. Dans le système de déglingue généralisée où nous nous trouvons depuis des années, l’Université et j’entends l’université publique, malgré ses effectifs pléthoriques et ses salles de cours infectes, reste la principale pompe à oxygène de l’ensemble de notre système éducatif. C’est elle qui contribue à produire le peu de crédibilité qui lui reste. Rappelez-vous ! En 2002, la licence d’anglais du tout puissant Blé Goudé a été invalidée. Les profs de ce département, y compris les militants du Front populaire Ivoirien, ont considéré qu’on ne pouvait pas obtenir une note à une épreuve où l’on n’était absent. Mais vous connaissez la suite. Le même Blé Goudé a obtenu plus tard, un diplôme supérieur à la licence dans un établissement d’enseignement supérieur privé de la place ! Je dis « passé » mais j’aurais pu dire «acheté» car, sur le grand marché que sont devenus les examens à grands tirages, il n’est pas impossible d’acheter un BTS. Voyez comment les diplômes d’ingénieur sont en train de perdre leur prestige ! Et l’on sait que certains enfants chéris du régime ont été gratifiés d’inscriptions massives à l’Ena, à l’école de police, à l’école de la gendarmerie. On sait également que sans jamais avoir fait l’Ena, certains ténors des jeunes patriotes ont été nommés dans des grades d’administrateur. En revanche, au baccalauréat qui est le premier diplôme que délivre l’université, le fils du président du jury peut échouer dans ses mains. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de fraude à l’université, mais cette institution se donne les moyens d’en réduire la portée. Alors, vivement que l’université publique rouvre ses portes et le plus tôt possible…

Quel remède efficace proposeriez-vous pour qu’on ait plus de Fesci bis?
Je ne partage pas l’idée de ceux qui préconisent une interdiction ou une abolition de la Fesci. Car, ce serait la peine de mort et comme l’a expliqué Camus, par la peine de mort, on élimine un individu mais on ne règle pas le problème qu’il pose. La Fesci a posé des problèmes de violences, de violences extrêmes. Savez-vous que ce mouvement prétendait à des ristournes sur les frais d’inscription de leurs camarades à l’université ? Ces sujets ne semblaient pas des problèmes pour le régime de la refondation. Au contraire, il a alimenté la bête par ses soutiens financiers, logistiques, et aussi par la complaisance et l’impunité. Le remède principal à même de sortir la Fesci de ce cycle qui l’a déshonorée, c’est le même à appliquer à toute la société ivoirienne : la fin de l’impunité. La Fesci était impunie parce que ceux qui l’actionnaient et la soutenaient étaient eux-mêmes impunis. Et inversement. Le paradoxe avec l’impunité, c’est que ceux qui en jouissent, se transforment en puissance punitive. Ils sévissent contre de tous ceux qui osent lever le petit doigt. Habib Dodo a été assassiné parce qu’il ne voulait pas accepter le régime de terreur que la Fesci imposait sur le campus. C’est en cela qu’on peut parler de cycle de la violence. On boucle ce cycle par le recours à la force de la loi. Au nom de celle-ci, devant la justice, ceux qui ont commis des crimes doivent en répondre, qu’ils soient étudiants ou pas…

Toute autre chose, à l’occasion d’une exposition-hommage à des artistes disparus, des plasticiens, ont posé la problématique de la conservation des œuvres. En tant que promoteur de galerie et critique, quelle serait, selon vous, la stratégie pour y parvenir avec efficience?
La Rotonde des Arts dont j’ai l’honneur d’être le directeur n’est pas une galerie, mais un centre d’art sponsorisé à titre principal par la Fondation Nour Al Hayat. A terme, notre modèle de réalisation c’est le musée d’art contemporain. En attendant, nous faisons des expositions, nous organisons des débats qui tentent de poser quelques uns des problèmes du secteur de la culture. C’est ainsi qu’avec l’exposition consacrée à Gérard Santoni, Yacouba Touré, Alexandre Dagry, Issa Kouyaté, nous nous sommes inquiétés de ce que deviennent les œuvres des artistes qui décèdent, mais aussi de ce que deviennent les bibliothèques des intellectuels qui disparaissent. Nos capacités sont limitées mais nous pouvons accueillir, conserver et promouvoir une partie des œuvres et des ouvrages qui pourraient être reçus en dépôt. En définitive, c’est aux pouvoirs publics qu’il revient de créer les conditions d’une conservation optimale des documents et archives d’importance.

Depuis le Psic 2, le financement des projets culturels en Côte d’Ivoire par les partenaires multilatéraux de la culture est à la traîne. Depuis quelque quatre ans, l’UE a initié un Fonds régional de l’Uemoa, auquel vous n’êtes pas étranger, en tant que formateur, notamment des journalistes de l’espace Cedeao plus la Mauritanie. Quel bilan peut-on en faire et que peut-on en espérer pour la renaissance des arts ivoiriens?
Le Fonds auquel vous faîtes allusion est venu en conclusion d’une étude sur les politiques culturelles dans l’espace Cedeao. Je fais partie des trois consultants qui ont conduit cette étude pour l’Union européenne qui a bien voulu retenir nos conclusions. Le problème à résoudre était le suivant : les Psic c’est-à-dire les programmes de soutien aux initiatives culturelles des acteurs culturels à la base, soutenaient tant bien que mal des dizaines de projets nationaux. Mais le Psic Côte d’Ivoire ne pouvait pas accompagner une troupe de théâtre d’Abidjan au Mali ou au Ghana voisins. Le fonds régional qui est basé à Ouagadougou, à l’Uemoa, et qui aurait pu tout aussi bien être basé à Abuja, au siège de la Cedeao, permet de penser intégration sous-régionale par le biais de la culture. Il soutient des projets d’envergure internationale qui contribuent à construire l’espace Cedeao. C’est comme cela que ce Fonds peut mettre ensemble des journalistes culturels de Côte d’Ivoire, du Liberia et du Nigeria, pour leur formation continue et pour les inciter à collaborer entre eux. Mais entre temps, les Psic qui auraient pu soutenir au plan local le financement national se sont épuisés soit par faiblesse des performances, soit par déficit de volonté politique. Si l’on ajoute à ce tableau, la panne objective dans laquelle le Masa se retrouve, on peut dire qu’il est grand temps de renouer le fil de la coopération culturelle bilatérale et multilatérale.

Quel regard portez-vous sur le Burida, sans cesse en proie à des convulsions ?
Dans le contexte de mise en place du nouveau gouvernement, il n’est pas commode de répondre à des questions brûlantes comme celles-ci. Sauf que depuis le début, nous ne faisons que cela. Vous connaissez cette grande parole mandingue reprise dans une des chansons d’Alpha Blondy. Tandis que certains achètent des chevaux, nous en sommes à marchander la queue du cheval. Pour moi, toutes ces prises de têtes interminables au Burida nous éloignent des enjeux contemporains du droit d’auteur. Aujourd’hui, la question, c’est comment lutter contre la piraterie informatique, comment relancer l’industrie du disque, et non pas comment empêcher les cliques d’artistes-chanteurs qui se succèdent dans son conseil d’administration, de puiser à pleines mains dans la caisse. Depuis au moins la question des stickers, le Burida devait être rigoureusement assaini. Pour moi, cela signifie, entre autres, de sortir les artistes de sa gestion courante. Que le conseil d’administration redevienne la structure de contrôle et de proposition qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être.

On a connu, après l’ère des pionniers Amédée Pierre, Lougah et autres plus jeunes, comme Aïcha Koné et autres Woya, une Côte d’Ivoire glorieuse musicalement, avec de la variété. Le reggae avec Alpha Blondy, dont vous êtes un des biographes, puis plus tard Tiken Jah, a écrit les lettres d’or de la musique ivoirienne. Paradoxalement, le zouglou et le coupé-décalé, que d’aucuns brandissent comme des genres très peu élaborés, semblent remporter les lauriers contemporains de la musique ivoirienne. Votre analyse?…
Votre liste de questions est bien longue. Sur toutes ces musiques urbaines et populaires que vous avez citées, il y a des choses à dire et redire. Notamment, les musiciens, les chanteurs, pourraient être plus soucieux des techniques, plus attentionnés à la poétique des textes, moins perméables aux thèmes faciles de l’argent et du sexe … Pour autant, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Je défends ces musiques sur lesquelles j’ai publié des articles. Je les observe comme des symptômes du changement social en cours. Les normes de production de la musique ont changé, et avec elles, les critères de performance. Il y a également toute l’esthétique de la réception à prendre en compte. Ces musiques ont su trouver leurs publics ; elles se sont positionnées en interne comme à l’échelle internationale comme des musiques ivoiriennes. Cette performance doit être analysée et saluée.