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Interview : Camara Nangala , un éclaireur de société

Raymond Alex Loukou | | Evènements

Camara Nangala est une plume bien connue de la scène littéraire  ivoirienne.  Auteur prolifique, il consacre tout son temps à l’écriture et à l’enseignement. Son franc-parler, surtout au sujet de l’actualité politique a toujours suscité des réactions diverses. Dans cet entretien, l’ homme de lettres nous plonge au cœur de sa passion tout en jouant son rôle d’ éclaireur de la société. Rencontre avec un écrivain qui dérange…

Présentez-vous à nos lecteurs ?

Je suis Camara Nangala, enseignant de mathématique et de physique à la retraite. Aujourd’ hui, directeur des études d’un établissement secondaire. Je suis notamment connu pour ma carrière littéraire qui a débuté en 1981 avec à mon actif 29 ouvrages dans les genres tels que la poésie, la nouvelle, le roman et la littérature de jeunesse.

Depuis combien de temps flirtez-vous avec la littérature ?

Cela fait 33 ans que je laboure le terrain de la littérature.

Qu’est- ce qui vous a motivé à investir le champ littéraire ?

La littérature est pour moi le cadre de dire ce qui me choque, ce qui m’émerveille et ce qui me surprend dans le fonctionnement de notre société. L’art en général est excellent exutoire qui nous permet de réaliser la catharsis de notre âme. A travers l’écriture, je prends la parole pour parler de mon temps. Je me pose en tant que témoin de ce qui se passe dans la société qui m’est contemporaine. C’est ma contribution à l’histoire de mon pays.

Quel fut le titre de votre première oeuvre littéraire ? 

Il s’agit d’ un recueil de poésie intitulé  » Monotonie  » publié aux éditions Arcam ( Paris ) alors que j’ étais étudiant.

Est-ce que votre parcours académique vous prédestinait à la littérature, vu que vous êtes un homme de science de formation ?   

( Rires ) Pas du tout ! Je suis électronicien de formation avec spécialisation en télécommunication. Cependant j’ ai commencé à flirter très tôt avec la littérature bien que poursuivant des études scientifiques. Cela parce que le cadre scientifique est contraignant. En revanche, le monde de l’ art en général et celui de la littérature en particulier ouvre les vannes de la liberté, de l’ évasion et de l’ imagination. Le champ artistique m’ est apparu plus valorisant et plus épanouissant.

Qu’ est-ce que la littérature a apporté à votre vie ?          

La littérature ne m’ a rien apporté au plan matériel cependant elle m’ enrichit au plan psychologique. En effet n’ eut été l’ écriture, peut-être serais-je devenu un ivrogne avéré parce qu’ incapable de gérer des problèmes d’ ordre psychique ou encore un délinquant notoire. Il n’ y a qu’ à voir ce que les bandits de grand chemin et les brigands semi-cultivés ont fait de notre beau pays, la Côte d’ Ivoire. La littérature m’ a permis de dompter les mauvais penchants qui auraient pu faire de moi un ennemi de la société. Nous savons tous qu’ un individu sans morale, ni éthique est prêt à tout pour s’ enrichir. Lancer par exemple une rébellion contre son propre pays parce qu’ on veut mettre la loi à bas et accaparer et le pouvoir et les richesses. La littérature m’ a humanisé. Elle m’ a appris à écouter ma conscience et à découvrir ce qu’ il y a de beau et de grand dans une vie humaine, dans toute vie humaine.    Comment vivez-vous votre métier d’ écrivain ?

Dans ce pays qu’ est la Côte d’ Ivoire, vivre une carrière d’ écrivain c’ est faire vœu de pauvreté. Soit vous êtes un valet et un griot pour le pouvoir et cela vous permet de glaner quelques clopinettes, soit vous vous posez en véritable libre-penseur, auquel cas vous êtes voués aux gémonies. Ce n’ est pas la puissance de votre pensée qui importe. L’ essentiel c’ est d’ encenser le pouvoir par des méthodes les plus barbares remontant aux origines de l’ humanité. Une rébellion est la négation de la conscience et de la modernité.   Pour vous, quel doit-être le rôle d’ un écrivain ?

L’écrivain n’ a pas la prétention de changer la société contemporaine. Son rôle, de mon point de vue est de secomporter en éclaireur, de faire de la prospective en analysant le passé, le présent au plan sociologique, économique et psychologique afin de se projeter dans le futur. Je prends l’exemple de Victor Hugo qui écrivait en 1868 dans son roman à succès  » Les Misérables  » ceci : L’ école primaire gratuite et imposée. L’école secondaire offerte « .  Des années plus tard cela s’est imposé à la société française. L’écrivain n’ est pas un magicien qui change la société qui lui est contemporaine d’ un coup de baguette magique. Son discours est plus porteur pour les générations futures. C’ est ce qui me fait dire que l’ écrivain laboure la postérité. Selon que l’écrivain est libre ou pas d’ exercer son art, on connaît l’ état d’ avancement d’ un pays en terme de respect des Droits de l’ Homme. Plus précisément la liberté d’expression.

Quelle a été votre plus grande joie dans votre carrière ?

Chaque jour que Dieu fait apporte son lot de joie. En effet, chaque jour où j’ arrive à coucher quelques lignes sur le papier sans qu’ on me pose une kalachnikov sur la tempe est une joie sans commune mesure. Apparemment depuis mai 2011, je suis absent de la scène ( radio, télévision ). Mais à la vérité je travaille plus que jamais. Depuis ce temps, j’ ai publié trois ouvrages sans tambour, ni trompette dont un roman pour adultes et deux pour jeunesse. Depuis la rentrée de l’année scolaire 2013-2014 j’ ai parcouru une quinzaine d’ établissements scolaires pour prononcer des conférences en rapport avec la littérature. C’est vous dire que je suis plus que jamais présent.

Vous êtes l’un des écrivains les plus prolifiques de Côte d’ Ivoire. Comment assumez-vous ce statut ?

Si telle est l’ opinion des lecteurs je ne peux pas m’ en plaindre. Cette production abondante est l’ illustration du malaise profond qui me visite de jour comme de nuit. Cela traduit le fait qu’il y a beaucoup de dysfonctionnements dans la société à laquelle j’ appartiens. C’est une joie d’écrire aussi abondamment sans que cela ne lasse le public. Cela peut vouloir aussi dire que j’ai un regard très pointu sur la société de mon pays.

Pourquoi vous vous intéressez tant à la jeunesse dans vos ouvrages ?

Parce que je considère que les adultes sont une génération sacrifiée et perdue. En effet, les adultes ont déjà le cœur endurci par le matérialisme bête et méchant. Ils sont prêts à tuer, à égorger, à éventrer, à amputer et à émasculer pour s’enrichir. En m’adressant aux jeunes, j’ espère pouvoir leur inculquer le goût de la lecture, la primauté des idées et le penchant pour la morale et l’ éthique. Il faut les prendre très jeunes afin qu’avec le temps, la lumière jaillisse dans leur esprit.

A quand remonte votre dernière dédicace ?

Au samedi 10 mai où j’étais en dédicace à la Librairie de France à Sococe 2 Plateaux- Cocody après une tournée qui ma conduit à Daloa le 06 mai, à Guiglo le 07 mai et à Dabou le 09 mai.

Votre mot pour clore cet entretien.

J’ai pris plaisir à m’adresser aux internautes en parlant de ce qui me passionne, c’est-à-dire la littérature. J’espère qu’à travers les réponses que j’ai données aux questions qui m’ont été posées, les fidèles de votre magazine auront appris à me connaître davantage et à découvrir ma pensée.

 

Loukou Raymond-Alex