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ÉVÉNEMENT Art contemporain : Le vohou-Vohou célébré

Raymond Alex Loukou | | Evènements
A l’ occasion du vernissage de l’ expo intitulée  » Esprit Vohou es-tu là ?  » à la galerie la Rotonde des Arts contemporains, nous avons échangé avec l’ artiste Dosso Sékou que ses pairs ont reconnu comme étant le précurseur du mouvement plastique dénommé Vohou-Vohou né dans les années 70. Diplômé de l’ Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Paris en 1976 avec la mention bien. Dans la même année, il fut désigné Grand Prix de la Fondation Rocheron des Beaux-Arts de Paris. De retour au pays, il fut le premier ivoirien à enseigner les arts plastiques au Lycée Scientifique de Yamoussoukro tenu à l’ époque par les expatriés. La passion de l’ art chevillée au corps, l’ artiste est toujours à la tâche dans son atelier qu’ il qualifie lui-même de  » laboratoire  » où il redonne vie aux objets qui ont déjà rendu l’ âme. Cet atelier lui a été cédé par les responsables du Lycée Sientifique en reconnaissance aux nombreuses actes posés par l’ artiste en faveur de la promotion de l’ art et de la culture en général. C’ est toujours un plaisir de discuter avec cet artiste qui a consacré toute sa carrière à donner au mouvement Vohou-Vohou ses lettres de noblesse. Entretien.
Que devient le père du Vohou-Vohou 28 ans ?
28 ans après, le créateur du Vohou-Vohou que je suis a réussi à classer ce mouvement en deux principales périodes. La première, c’est la période sur les bancs de l’ école, la période de la jeunesse fougueuse, de la folie audacieuse, de la révolution ( rejet de l’ académisme ). La seconde période correspond à celle de la maturité, de la modération, de la réconciliation avec la peinture occidentale. 28 ans après l’ artiste est encore au travail.
Comment aviez-vous accueilli l’ expo à la galerie la Rotonde ?
Permettez-moi tout d’ abord de dire un grand merci au Professeur Yacouba Konaté qui est d’ une honnêteté intellectuelle sans faille. Il a compris que faire une expo à propos du Vohou-Vohou sans convoquer votre serviteur aurait été une grave erreur. A travers cette expo, Yacouba Konaté a voulu réhabiliter l’ Ecole d’ Abidjan et c’ est une bonne chose. Pour avoir été méchamment rejeté, à l’ époque  par mes ex-condisciples qui pourtant ont été témoins de notre  » révolution  » plastique, de notre expression picturale, cette expo est venue comme un soulagement. cette expo est venue réabiliter le travail que nous avions abattu à l’ époque. C’ est d’ autant plus important parce qu’ à l’ époque entrer en dissidence avec nos maîtres par le biais d’ une nouvelle forme d’ expression était une gageure. Je ne sais pas pourquoi cet acharnement contre ma personne alors que nous menions le même combat. Toutefois, j’ ai eu quelques regrets du fait que les œuvres de mes ex-condisciples  appartiennent maintenant au patrimoine du musée national du Mali. J’ aurai aimé que ces pièces soient dans nos musées nationaux et autres galeries pour que les ivoiriens aient une idée de ce qui a été fait à l’ époque. Espérons seulement que ces œuvres reviendront à la Côte d’ Ivoire.
Pouvez-vous revenir en quelques mots sur l’ historique de ce courant artistique et comment peut-on le définir  ?
Nous étions en atelier de décoration intérieure. C’ était en janvier 1973. Un étudiant du nom de Boni Guémian en section architecture, trouvait que mes travaux étaient un amas de n’ importe quoi. Pour lui tout ce que les étudiants faisaient dans cet atelier étaient tout sauf de l’ art. C’ est alors qu’ il s’ est écrié :  » Mais Dosso ! qu’est ce tu fais là ? mais c’ est du n’ importe quoi. C’ est du Vow-Vow  « . Et  notre professeur  Serge Hélénon de me demander :  » Mais Dosso, ton ami dit que tu fais quoi ? Du Vohou-Vohou ? « . C’ est à partir de là qu’ est parti le mouvement Vohou-Vohou. Tous les étudiants de cet atelier ont revendiqué leur appartenance à ce courant artistique. Ils étaient soutenus en cela par le professeur Serge Hénélon qui a d’ ailleurs baptisé cet atelier  » Atelier Vohou-Vohou « . L’ expression Vohou est donc une expression plastique de récupération, de ré-création et de réhabilitation environnementales. L’ artiste Vohou s’ approprie des débris du monde qu’ il combine. Il collecte des fragments épars qu’ il assemble. Ces éléments dispersés, prélevés dans le réel sont associés et contribuent à l’ émergence d’ un nouveau tout. L’ oeuvre est ainsi constituée de fragments à la fois solitaire solidaires réunis dans un nouveau contexte. Détournés de leurs fonctions premières ces fragments sont promis à un nouveau devenir.

Croyez-vous que le mouvement Vohou a marqué son époque ?
Bien sûr qu’ il a marqué son époque ! Ça été une période de rupture. Les étudiants avaient trouvé là l’ occasion de s’ exprimer sans forcément copier le modèle occidental. C’ est avec fierté qu’ ils assumaient cette posture. Le mouvement a d’ autant plus marqué son époque qu’ aujourd’hui il y a une prise en compte de cette expression sur le plan national, voire international. Même au niveau de l’ environnement, il y a une récupération des déchets pour leur donner une nouvelle vie. Cela participe de mon point de vue à la pérennité du mouvement. A l’ époque on passait pour des fous mais aujourd’hui tout le monde s’ y met. Aujourd’hui cette expression plastique est enseignée dans nos écoles. Cela veut tout dire. 

Quel souvenir gardez-vous de votre première exposition ?
Quel souvenir !  ( éclat de rires ). Ma toute première expo s’ est déroulée à San- Pédro. C’ était en 1972. Ça été un grand moment. C’ était lors d’ une foire. En vérité c’ était une exposition qui concernait nos aînés des dernières années de l’ Ecole des Beaux-Arts mais mes enseignants ont tenu à ce que j’ y sois, moi qui était en deuxième année. Mon tableau intitulé  » Coulé-Can  » y a été exposé. Ça été une grande fierté pour moi.  Je m’ en souviens comme si c’ était hier.

Il semble qu’ à l’ époque vous aviez-été l’ objet de railleries de la part vos pairs ?
C’ est plus que vrai !Nous avons travaillé sous tension. On nous qualifiait même de peintres  » maudits  » ( rires ). J’ ai été traité de tous les noms.  » Dosso, le brouillon, la bassesse, le bourreur etc… Nous avions évolué dans un environnement hostile. Le public était hostile avec des préjugés alors que la plupart de nos enseignants plus indulgents parce qu’ ils découvraient une écriture novatrice. Ça été mon chemin de croix et je l’ ai assumé. Aujourd’hui, ce mouvement est au programme de l’ enseignement. C’ est une fierté pour nous qui avions tracé les sillons. Le Vohou a fortement contribué à l’ émergence de l’ art en Côte d’ Ivoire.

Avec du recul, comment jugez-vous leur attitude ?
C’ est une attitude que je comprends quoique je ne la partage pas. Ceux qui à l’ époque me combattaient se réclament précurseurs du Vohou-Vohou. J’ en suis heureux et très fier.  Comme quoi ma persévérance a fini par payer. L’ histoire m’ a donné raison. Aujourd’hui mon professeur Serge Hénélon a reconnu la pertinence de mon travail. Il a reconnu avec humilité qu’ il s’ est inspiré des travaux de son élève que j’ ai été.  Les gens ont pensé que faire du Vohou équivalait à fuir la peinture classique. C’ est archi-faux. Mon attestation d’ études plastiques mentionne que j’ai obtenu la mention en dessin, en couleur et en volume.
Grâce à votre amour pour l´art et à votre persévérance, le Vohou a fait tâche d’ huile dans l’ Histoire de l’ art de la Côte d’ Ivoire. Quel commentaire en faites vous ?
J’ en suis fier. C’ est un sentiment de dignité d’ avoir trouvé une identité plastique à mon pays. Aujourd’hui lorsqu’on parle de Vohou-Vohou, on fait référence à la Côte d’ Ivoire. Avec humilité je reconnais avoir apporté ma pierre à l’ édification de l’ Histoire de l’ art de mon pays. Mon souhait est que d’ autres artistes en fassent de même.
Quel effet ça vous fait de savoir que la jeune génération s’ inspire du courant Vohou ?
 » Pour que plus jamais un maître ne parte sans rien laisser à ses disciples », a dit le penseur. Que les jeunes s’ inspirent de leur maître sans forcément le copier. Il faut qu’ à leur niveau, ils puissent laisser un enseignement à leurs disciples. C’ est cela la perpétuation du savoir et de la connaissance.
Revendiquez-vous toujours la paternité du Vohou-Vohou ?
Revendiquer c’ est trop dire. Il s’ agit de restituer les faits tout simplement ! Si mes condisciples ont déjà reconnu que je suis le précurseur de ce courant artistique, je crois que je n’ ai plus rien à dire. Mon travail a été si novateur à l’ époque que mon professeur s’ en est humblement inspiré. Je lui suis grandement reconnaissant.
Sinon je suis le précurseur du mouvement du Vohou-Vohou et j’ en suis fier.
Votre mot de fin.
Il faut croire en ce qu’ on fait. La persévérance est le meilleur résultat. Au départ le Vohou-Vohou se limitait aux arts plastiques. Mais aujourd’hui, il doit servir d’ avocat au domaine politique, à la religion, à l’ économie, à la technologie et au social. Je profite de cet entretien pour réitérer mes remerciements au Professeur Yacouba Konaté qui a donné l’ occasion aux amateurs d’ art et au public de se souvenir de ce grand mouvement artistique qui a marqué la Côte d’ Ivoire dans les années 70. Cela ne m’ étonne pas d’ autant plus que Yacouba Konaté est un érudit en matière d’ art et que ses choix font autorité dans le domaine de l’ art. Grâce à lui, le Vohou a repris son envol à partir cette expo. Le public a là l’ occasion de revisiter tout le travail abattu par les pionniers du Vohou.
Loukou Raymond- Alex