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Quand la danse parle aussi des Femmes

Corinne Binesti | | Danses

© Corinne Binesti

La nouvelle création chorégraphique « Homme-Femme sur quel pied danser » de la Compagnie Par-Allèles, était en résidence, au Centre Chorégraphique National de la Rochelle dirigé par le chorégraphe Kader Attou.

Ce nouveau spectacle, toujours en création, traite des relations hommes-Femmes et mêle aussi les mots à la danse hip-hop et contemporaine.

Est-ce les liens du sang ou cette passion commune pour la danse qui unit, indéniablement les danseurs et chorégraphes Jamal et Hosni M’hanna ? Sans doute les deux. Depuis, plus de dix ans, ces deux frères fondateurs de la compagnie Par-Allèles créent ensemble des spectacles de danses Hip-Hop-contemporaine, autour de la question des droits de l’Homme :« Difficile pour nous de créer une chorégraphie qui n’aurait pas de sens ou d’engagement, explique Jamal, 38 ans. Nous ne pouvons pas concevoir la danse sans qu’il y ait un message à faire passer. » « Nous sommes, très attachés aux valeurs de tolérance, de justice, d’égalité, de paix, et de respect des diversités culturelles », poursuit Hosni, 33 ans.

Chez eux, en effet, l’art du mouvement s’inscrit comme un étendard. Avec déjà quelques spectacles à leur actif : “Face à Face” qui évoque notre rapport à l’autre et au monde. « Long est le chemin », qui rend hommage à Martin Luther King ou le parcours des peuples opprimés, “I have a dream” une chorégraphie qui prône des valeurs de tolérance, d’acceptation de l’autre. « Les trois singes » qui à travers le Hip Hop, la capoeira, et la danse contemporaine explorent la philosophie des singes de la sagesse.

Aussi, c’est tout naturellement qu’ils reviennent aujourd’hui avec leur nouvelle création « Homme -Femme, sur quel pied danser » qui traite des rapports entre les deux sexes : « Ce sujet nous concerne tous et quelle que soit l’époque », dit Hosni. « Notre génération n’a plus les mêmes repères que celle de nos parents, ajoute Jamal.  Sur ce spectacle, les chorégraphes parlent d’amour, de harcèlement, de manipulation, de conflit, et partagent la scène avec deux danseuses et un slameur.

Les femmes restent des battantes

Si le rapport au corps, au couple, a connu en effet des mutations profondes depuis le début des années 70 et si les femmes ont acquis progressivement des droits équivalents à ceux des hommes, dans les faits, les inégalités persistent… « Dans ce spectacle on a vraiment voulu parler de la place de la femme, dit Hosni. Car même si son émancipation au fil du temps n’a apporté que du bon, on est encore dans une société sexiste ! » « Les femmes demeurent toujours confrontées à beaucoup de difficultés », poursuit Jamal.

Ensemble avec nos différences…

Dans cette création, les danseuses, venues d’autres formes – du classique, du jazz ou du contemporain –, ont aimé le choix des chorégraphes, celui de mélanger les genres.  « Toutes ces différentes énergies sont vraiment intéressantes à travailler, explique la danseuse Julia Bocchino. Cela nous permet d’aller chercher encore d’autres ‘‘états de corps’’ », Des énergies où les danseuses mêlent avec aisance la fluidité et le saccadé hip-hop : « Il faut être à égalité avec nos différences », assure la danseuse Manon Iglésias.

« Je me souviens vers la fin des années 90, des Battle réunissaient déjà filles et garçons, raconte Jamal. Certes, l’accent était davantage mis sur les Bboys mais les Bgirls étaient présentes et savaient s’imposer. Elles se sont d’ailleurs toujours aussi bien débrouillées que les hommes ».

Au fil des années, la danse hip hop a vu émerger de nombreuses compagnies avec des Bgirls qui ont su se faire une place dans l’univers masculin du break Dance :« Aujourd’hui elles ont gagné leur place mais aussi leur style et leur originalité. C’est une vraie force » enchaîne Hosni.

Une création remplie de poésie

Des énergies, féminines, masculines …des pulsions mais aussi des mots qui dansent.  « Quand les danseuses et danseurs mettent mes textes en mouvement, c’est comme si j’étais en eux, raconte Abès, slameur. C’est puissant émotionnellement. »

Les frères M’Hanna poursuivent ainsi leur chemin de création.  Pas à pas. Mais à chaque fois, ces deux danseurs et chorégraphes prennent toujours autant de plaisir à créer et diriger ensemble : « On n’a pas besoin de se parler pour se comprendre, assurent-ils.  On est certes très différents donc complémentaires.  Mais surtout quand on se parle, on s’écoute. »

Une force qui les unit à la vie comme à la scène et qui jusqu’ici continue de les faire avancer.

Le spectacle « Sur quel pied danser » toujours en cours de création, sera bientôt proposé au public.

Danseur et chorégraphe, Kader Attou s’inscrit comme l’une des figures du Hip-Hop en France et dans le monde. Directeur du Centre Chorégraphique National de la Rochelle, il a déjà élaboré plus d’une quinzaine de créations qui voyagent sur tous les continents. Son travail singulier se caractérise par une grande ouverture au monde et aux divers courants artistiques. Rencontre avec Kader Attou.

Quelle est la mission du Centre Chorégraphique National de la Rochelle ?

Notre centre chorégraphique est un lieu de création et un outil pour créer et développer des spectacles. Nous avons aussi la mission d’accompagner des artistes dans leur processus de création. On essaye toujours d’aider à la fois les nouvelles générations de danseurs et chorégraphes ainsi que ceux qui, déjà, sont plus reconnus. Mais les critères sont extrêmement pointus.

Pourquoi avez-vous permis à la Compagnie Par-Allèles d’être en résidence ici au CCN ?

Je connais les frères M’hanna depuis un petit moment déjà et je les observe. Je vois une compagnie qui se développe tranquillement mais surement. A chaque fois, d’ailleurs, je vois un niveau qui augmente et une volonté d’aller encore plus loin dans leur réflexion et leur recherche chorégraphique. Ils avancent aussi avec leur conviction et n’ont pas peur d’aller où là ce n’est pas toujours facile… Et puis ce que j’aime beaucoup chez eux, c’est que dans la danse comme dans la vie ils sont d’une générosité assez exceptionnelle.

Comment les avez-vous rencontrés ?

J’ai d’abord connu Jamal. Il a participé à différents projets de ma compagnie Acrorap dont une création qui s’appelait « De l’autre côté de la mer ».  Les prémices de mon spectacle DOUAR.

 De quoi s’agissait-il ?

En 2001, j’ai eu envie de me reconnecter avec mon pays d’origine, l’Algérie. J’ai voulu voir où en était la danse après 10 ans d’années noires et de souffrance du peuple Algérien. Ce voyage a été formidable. J’ai découvert des jeunes danseurs incroyables, qui essayaient de danser et de vivre à travers leur Art.

Je me souviens encore de ces danseurs Hip Hop totalement autodidactes, qui s’entrainaient devant la grande Poste d’Alger ou encore dans d’autres lieux.  De retour en France, j’ai voulu créer un projet de danses avec des danseurs algériens et des danseurs français originaires des pays du Magreb.  L’idée était de faire se rencontrer ces deux jeunesses et de faire se confronter leurs rêves. Jamal M’hanna en faisait partie.

La nouvelle création de la compagnie Par-Allèles « Homme-Femme sur quel pied danser » aborde le thème des relations et des inégalités. La Danse est -elle concernée par ce sujet ? 

Dans mon parcours personnel, je ne me suis jamais interrogé sur le fait de savoir si le Hip Hop était réservé aux hommes ou pas ou si cet Art pouvait rencontrer ou pas la danse contemporaine ou d’autres formes de danses soi-disant réservées davantage aux femmes. Nous, danseurs et danseuses, avons un langage commun. Celui du corps. Et pour moi, le plus important c’est comment créé du liant ensemble.  C’est d’ailleurs la première question que je me suis posé quand j’ai commencé à danser. »

Dans vos créations, la poésie tient une place importante.

La poésie fait partie de ce qui m’anime depuis toujours. J’essaie à travers le mouvement d’y intégrer toutes les poésies possibles. Au fond, ce qui m’intéresse ce n’est pas le mouvement mais ce qu’il raconte. Moi, je suis quelqu’un qui raconte des histoires avec son corps. Les frères M’Hanna sont dans ce processus-là. Et c’est ce que j’aime aussi chez eux. Ce côté très poétique qu’ils essaient de s’accaparer en racontant des histoires. Je les observe et finalement, moi aussi je continue d’apprendre encore.

Vous racontez des histoires avec les corps. Vous considérez-vous comme un artiste engagé ?

Vous savez, un acte artistique, une création peuvent parfois faire avancer les choses cent fois plus vite que des centaines de politiciens en exercice. J’exagère mais la réalité est là. Dans mes projets, je vois des gens se transformer. Nous, les artistes, on n’a pas la prétention de changer le monde, mais si à un moment donné, sur des milliers de personnes, il y en a une ou deux qu’on peut transformer alors c’est gagné.

 

Corinne BINESTI