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Témoignages traumatiques des professionnelles du cinéma africains, victimes d’harcèlements et agressions sexuelles

Arsene DOUBLE | | Cinéma

© Ghislaine Choupas-Loobuyck

Les professionnelles du cinéma africains, en marge du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), ont témoigné des harcèlements et agressions sexuelles, dont elles sont victimes dans le milieu cinématographique. L’actrice française Nadège Beausson-Diagne a lancé le mouvement #Memepaspeur, un #MeToo à l’africaine, visant à libérer la parole et assainir le secteur.

Harcèlements et agressions sexuelles ont toujours fait des victimes dans les milieux de la mode, musique et surtout du cinéma. Et ces victimes, on les retrouve partout, et même en Afrique. Mercredi 27 février en marge de la 26e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), au Marché international du cinéma et de la télévision africains (Mica), une table ronde sur « La place des femmes dans l’industrie du cinéma africain et de la diaspora » a donné libre cours aux témoignages douloureux et poignants d’actrices africaines, victimes d’harcèlements et agressions sexuelles. L’actrice française Nadège Beausson-Diagne, la première à avoir révélé les agressions traumatiques, dont elle a fait l’objet, a lancé le mouvement #Memepaspeur, un #MeToo à l’africaine, visant à libérer la parole et assainir le secteur.

La comédienne Nadège Beausson-Diagne a révélé qu’un réalisateur africain l’avait harcelée, tenté de la violer, et que devant son refus, il lui avait fait subir de nombreuses pressions. « Il m’a isolée de l’équipe technique, a interdit à tout le monde de me parler, a coupé certaines de mes scènes au montage, a menacé de bloquer mes billets d’avion… Je le suspecte même d’avoir cherché à m’intoxiquer. Et ce réalisateur, qui n’a jamais été inquiété, est actuellement présent sur le festival… », a confié Nadège Beausson-Diagne, actrice populaire pour ses rôles dans la série Plus belle la vie et le film Bienvenue chez les Ch’tis.

« Il est temps de parler. La peur doit changer de camp », a déclaré l’actrice française Nadège Beausson-Diagne, lors d’un entretien avec l’AFP. En lançant le mouvement #memepaspeur, elle envisage « libérer la parole des femmes » en Afrique.

Elle a également confié à l’AFP qu’aucun professionnel du cinéma n’échappe aux harcèlements et agressions sexuelles.

 « Il y a eu #metoo en Amérique, #balancetonporc en France. En Afrique, personne n’en a encore parlé, mais ce n’est pas parce que ça n’existe pas. C’est là partout, pas que contre les actrices, mais aussi les réalisatrices, les scénaristes, les techniciennes, qui vivent le harcèlement, des agressions sexuelles, des viols », a affirmé la comédienne de 46 ans, Nadège Beausson-Diagne.

La comédienne et réalisatrice de 32 ans, Azata Soro, deuxième assistante du réalisateur burkinabé Tahirou Tasséré Ouédraogo s’est aussi exprimée personnellement sur les violences qu’elle a subies. Sur le plateau de la série « Le Trône », produite par Orange Studio, en compétition au Fespaco, à la suite d’un différend, en 2017, le réalisateur l’a insultée, frappée puis l’a défigurée avec un tesson de bouteille. Azata Soro a toujours le visage marqué, sur la joue, par une cicatrice de plus de huit centimètres. Elle a révélé qu’auparavant il l’avait harcelée sexuellement pendant six ans lors de plusieurs productions, lui demandant de le « masser », insistant pour coucher avec elle.

Le cinéaste a été jugé et condamné à une peine de prison avec sursis pour ces faits, mais nullement désavoué par la profession. Tahirou, le « monstre », dit-elle, ne lui a jamais versé de dommages et intérêts.

La réalisatrice Mariette Monpierre a, par ailleurs, témoigné : « On m’a dit plusieurs fois dans ma carrière : “Si tu veux le boulot, il faut que tu couches…”

En plus, une actrice présente dans l’assistance, Nathalie Vairac, a remercié Nadège de son courage avant de se confier elle-même. « J’ai été accueillie par un réalisateur [Daniel Vigne, dont le nom a été cité pendant le colloque, réalisateur du téléfilm « Fatou la Malienne » diffusé pour la première fois en mars 2001, ndlr], ce monsieur me reçoit et me dit : “Quand est-ce qu’on couche ?” Lorsque je lui réponds qu’il ne se passera jamais rien, il rétorque : “Eh bien à partir de maintenant tu n’auras plus de place dans le cinéma français, je te grille partout” », a-t-elle fait savoir, en ajoutant : « Lorsque l’on est une femme noire, on est doublement un objet de désir, à cause des fantasmes liés à la couleur de peau. » Pour une infraction relevant du harcèlement sexuel, le délai de prescription est de six ans en France, le réalisateur ne peut donc plus être inquiété par la justice.

D’autres cinéastes, à l’instar de Pascale Obolo et Rahma Benhamou El Madani, se sont intéressés aux actions pouvant mettre un terme à ces pratiques abjectes, qui gangrènent leur milieu.

« Nous espérons créer de la solidarité avec nos sœurs, mais nous attendons aussi un soutien de la part des hommes et des responsables du Fespaco », a clamé la réalisatrice Pascale Obolo.

Rahma Benhamou El Madani, à l’initiative de la création de l’association « Les cinéastes non alignées », en 2016, souhaite avec les autres membres du collectif créer une plateforme d’échange, « un espace de résistance où cette parole puisse être entendue et où les victimes puissent être conseillées. »

 

Arsène DOUBLE