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Sénégal –cinema Jeunes réalisateurs amers mais déterminés

Honore Essoh | | Cinéma

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La détermination est la chose la mieux partagée par les jeunes réalisateurs sénégalais. C’est du moins le cas de quatre d’entre eux que nous avons rencontré et qui expriment ici, sans ambages, leur révolte face aux difficultés qu’ils ont d’obtenir des financements ou le manque de coopération de leurs aînés. Ils déclarent également leur flamme au cinéma malgré son mauvais état et dévoilent certains de leurs ambitieux projets.

Moussa Seydi et Aicha Thiam font partie de cette nouvelle génération de réalisateurs sénégalais. Tous deux rêvaient dès leur tendre enfance de se lancer dans ce milieu. Alors que Moussa met sa passion en veilleuse le temps de décrocher sa maîtrise en lettres à l’université, Aicha ne peut résister à “l’appel sous les drapeaux”. Elle se fait “enrôler” après deux années à la faculté de droit et s’inscrit au Media Centre de Dakar. Cette structure privée est l’un des rares, pour ne pas dire le seul, centre de formation (ou d’initiation comme disent certains) aux métiers de l’audiovisuel. Il n’est donc pas une véritable école de cinéma, mais il à le mérite d’exister. « Heureusement qu’il y a le Media Centre, » appuie le jeune réalisateur et monteur Mamadou Ndiaye. La quasi-totalité de ces nouveaux cinéastes est en effet passée par là soit en tant qu’étudiants soit participants de l’un des réguliers ateliers de renforcement des capacités ou encore invités du populaire Festival du Film de Quartier, organisé chaque année par le centre.

Quand les aînés livrent les jeunes à leur sort
« Se faire soi-même, » pour emprunter la formule du fougueux Fabakary Coly, est la manière la plus évidente de se former. Cela consiste selon Coly à regarder beaucoup de films et à se documenter sur Internet. Si vous demandez à cet autre produit du Media Centre pourquoi il ne s’est pas mis sous l’aile d’un aîné, un réalisateur expérimenté, il vous répondra quelque peu dépité : « tu peux passer des semaines avec un doyen sans qu’il te donne quelque chose ». « Tu vas passer ton temps à être son boy (son employé de maison, ndlr) et moi je ne pouvais pas me rabaisser à ce point pour apprendre quelque chose que j’aime, » ajoute-t-il.

Mamadou lui, dans le cadre d’un exercice, a soumis un scénario a un vétéran, Moussa Touré. Quelques jours plus tard, ce dernier dit au jeune loup qu’il n’a pas aimé son scénario et ajoute qu’il ne l’a pas lu. Surpris par une telle réaction, Mamadou lui demande plus d’explication et Moussa Touré de préciser qu’il y a « trop de dialogues et pas de développement ». Le choc passé, Mamadou est resté reconnaissant à Moussa Touré jusqu’aujourd’hui : « cela m’a aidé à comprendre que le cinéma est plus visuel que parlé, il faut surtout parler avec des images, c’est ce que j’essaie de faire dans mes films. »

Cette expérience est la seule qu’il a eue avec un doyen en six ans de présence dans le milieu. Une réalité qui s’explique par le grand fossé entre les deux générations, présenté par Mamadou comme un bâtiment à deux étages avec un vide au milieu. « Les jeunes disent que les anciens ne les appellent pas pour travailler et les anciens eux disent que les jeunes ne viennent pas vers eux, » selon Moussa. Etant également chargé de la sélection des films à l’autre festival cinématographique phare du pays Image et Vie, Moussa a de bons rapports avec tous les doyens. Malgré cela, « il n’y a jamais un aîné qui est venu me dire qu’il prépare un film. Même si l’ayant appris, je le leur demande, c’est à peine si ils répondent. »

Plus chanceuse, Aicha vient de participer au tournage d’un documentaire en qualité d’assistante de réalisation de Mahama Johnson Traoré, un « monument du cinéma sénégalais et africain », comme elle aime le dire. Basé en France, Johnson a publié une annonce à laquelle la jeune réalisatrice a répondu et a été engagée. Un exemple qui peut motiver les jeunes qui se lancent dans le métier et sont parfois découragés lorsqu’ils découvrent que pour pouvoir apprendre aux côtés de certains réalisateurs il faut être un proche parent ou être pistonné. Aicha en est convaincu et a laissé derrière elle l’époque où elle passait tout son temps sur des plateaux de tournage sans se voir confier la moindre tâche. Même à cette période elle se redonnait du courage en se disant que le simple fait d’être « observateur », puisque quatrième ou cinquième assistante, était une chance et une occasion d’apprendre.

Faire passer des messages sans être moralisateur
Une détermination qui paie déjà au vu de la qualité de l’un de ses récents documentaires, Gabil, le pagne magique (2005) qui traite de la confection et de l’importante place dans la société Mof-Awi en Casamance, d’un pagne traditionnel. Bien que l’approche et le jeu des plans soient différents, on y retrouve la même sensibilité que dans son premier court métrage, Papa… (2003), un hommage touchant à son père disparu. Il est également difficile de ne pas applaudir à tout rompre après avoir vu la fiction SMS (2005) de Mamadou Ndiaye. C’est l’histoire originale d’un couple dont la quiétude est troublée par des mystérieux sms d’amour. Deux des éléments les plus frappants du film sont la qualité des images et l’utilisation intelligente de la musique, une preuve que Mamadou a bien le rythme dans la peau. Le réalisateur a été disc-jockey et a tutoyé la guitare il y a quelques années. Moussa et Coly sont très portés sur les messages. Quand le premier sensibilise sur la scolarisation des filles dans Yacine (2006), le second dénonce dans Hann la baie poubelle (1999), la pollution de la baie d’un quartier de Dakar, Hann. « Je fais passer des messages, je dis ce que je ressens, sans être moralisateur ou donneur de leçon, » s’empresse de souligner Coly. C’est en tous cas un cinéma plus osé, où les vérités ne sont plus dites aux politiciens et aux populations, à travers des paraboles comme à l’ancienne mais de façon plus crue.
Ces cinéastes ont réalisé entre 3 et 7 films, essentiellement des court métrages, à l’exception de Moussa dont le premier long métrage Woudourou et Fammere est sorti en février dernier. Ce ne sont pourtant pas les projets qui manquent à ces artistes mais c’est plutôt le financement qui les freine. Pour la production de leurs films, autofinancement, solidarité et débrouille constituent la recette magique. Entre jeunes, ils s’entraident et travaillent sur les films des uns et des autres, bénévolement ou en percevant une « rémunération symbolique ». Cette formule ne peuvent par contre pas marcher pour les grosses productions pour lesquelles ils doivent essayer de séduire les bailleurs de fonds étrangers, ce qui a détruit le cinéma africain. Un cinéma formaté par ces investisseurs et loin des réalités des populations.

La télévision pour réveiller le cinéma
De peur de retomber dans cet engrenage, Moussa est déterminé à faire financer son projet de long métrage sur le conflit en Casamance par des sénégalais. En campagne depuis 1998, il a adressé un courrier au Président de la République en 2001 et a obtenu une subvention qui lui a permis d’avancer dans son projet. Après différentes réécritures, le scénario prêt à être tourné sera finalisé en avril 2008. « J’ai déjà rencontré plusieurs chefs d’entreprises qui ont aimé le projet mais ne sont reculé quand il s’est agi de mettre la main à la poche. J’y crois et je vais continuer à frapper à toutes les portes, » dit-t-il avec conviction.

Aicha et Mamadou, également agents de la télévision nationale, attendent entre autres projets, de voir leurs propositions acceptées par la direction pour apporter de la fraîcheur et de l’humour sur le petit écran grâce à leurs séries télé dont ils parlent avec passion.

Coly quant à lui, a reçu au début de cette année l’agrément pour sa société de production, Loguiss. Il continue à acheter du matériel et à réaliser des films institutionnels, « des commandes » en attendant d’avoir les moyens de tourner son premier long métrage.

Ces quatre réalisateurs et plusieurs autres, prouvent qu’il y a de bonnes raisons de croire en l’après Sembène Ousmane, en l’avenir du cinéma sénégalais et africain en général. Malgré les difficultés de financements, de réalisation et de diffusion (accentuée par la disparition des salles de cinéma), il y a de l’espoir même si cette réconciliation avec le public doit passer par la télévision.