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Cinéma: « Après l’océan » Le dernier film d’Eliane De Latour

Zacharie Acafou | | Cinéma

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Il y a dix ans, les spectateurs ivoiriens s’étaient précipités en masse pour voir le film Bronx-Barbès dans les salles de la capitale économique ivoirienne, et le film avait battu le record de fréquentation de Titanic aux Studios, à l’Ivoire et dans les salles des faubourgs. Mais la guerre a fait disparaître les cinémas d’Abidjan…ou les a joyeusement transformés en (risibles) sanctuaires ou encore… Mais l’infatigable réalisatrice française Eliane de Latour a plus d’un tour dans son sac pour rehausser à sa juste valeur le cinéma africain. Pour son dernier film “Après l’océan” (sorti officiellement en France le 8 juillet) elle a dû élaborer une autre stratégie pour montrer son chef d’œuvre aux habitants des quartiers populaires de Yopougon, Abobo, ou encore Koumassi et Port-Bouët, où elle a tourné pendant des semaines. 

Véritable Amoureuse du continent noir sans être béate, Eliane de Latour n’a pas son pareil en France pour raconter la modernité de l’Afrique, de la Côte d’Ivoire débarrassée des clichés ou d’un afro-pessimisme douillet. Huit ans après Bronx-Barbès, où elle livrait un film dur et marquant sur le quotidien urbain ivoirien, Eliane de Latour s’attaque à un autre sujet difficile : celui de ces jeunes qui tentent de rallier l’Europe, en quête de réussite sociale, mais aussi sous la pression de leurs familles. L’immigration, dépouillée de toutes caricatures ou de clichés fantaisistes (comme on peut en voir dans certains films africains) y est excellemment raconté.

LA HONTE AUX TROUSSES
Dans ce film débridé, la réalisatrice raconte avec brio l’odyssée de deux copains partis d’Abidjan. L’un, Otho, sera promptement renvoyé chez lui, après un contrôle policier musclé en Espagne. L’autre, Shad, incarné par le magnétique et magnifique Fraser James, poursuivra sa route jusqu’à Paris, avant de revenir sur les bords de la lagune Ebrié, en Côte d’Ivoire, paré de l’aura de celui qui «rentre au pays fringué tel un prince des temps modernes».

Avec beaucoup d’honnêteté et d’humanité, Eliane De Latour dresse le portrait en miroir de ces deux africains partis à la chasse au lion, autrement dit, deux amis embarqués dans la clandestinité en Europe d’où ils espèrent revenir un jour vainqueurs. “Un guerrier peut pas revenir sans gibier” dira Otho, le sage du duo, celui qui planifie et a toujours sa “petite anticipation sur la globalité des choses”. Sinon, c’est la honte et l’opprobre. Et pourtant, à la suite d’une rafle musclée de policiers espagnols, Otho sera envoyé au pays sans le sou. Incapable de savoir s’il doit rire de retrouver les siens ou pleurer de passer pour un incapable, Otho s’enfoncera progressivement dans une réflexion le poussant à rejeter tout occidentalisme, son expérience personnelle de l’émigration lui ayant ouvert les yeux sur la perversité d’un système qui avantage les “blancs” à tous les coups.

On sent bien à quel point Eliane de Latour tient à ce film, et quel investissement politique et sentimental elle y a mis. Du coup, elle en fait sans doute trop. Et l’on sort quelque peu groggy des péripéties qui émaillent le voyage de Shad en Europe. Les scènes les plus incontestablement réussies se déroulent sur le sol ivoirien. Les dialogues, qui restituent la verve des Abidjanais, sont un régal sans pareil. La réalisatrice touche juste : dans une société où la pauvreté est endémique, le besoin d’argent aliène et pervertit tout, ou presque. Otho, qui a été expulsé d’Europe, est moqué par ses amis et vilipendé par les siens. Shad est fêté à son retour comme le messie, mais il ne dit rien des avanies et humiliations subies en Europe, notamment de la part de ses «frères» africains déjà installés en Europe.

Les dialogues ciselés avec soin poussent parfois au scénario qui s’embourbe mais l’interprétation est inégale. On retiendra celles de Fraser James et Djédjé Apali, un duo très crédible et détonnant qui occupe tout l’espace d’un film par ailleurs très réussi

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