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Paul Kodjo : Retour gagnant au musée du quai Branly

Celestin Yao Koffi | | Arts Visuels

© Ananias Leki Dago

Paul KODJO est né le 4 juillet 1939 dans la forêt du Banco à Abidjan. Très tôt, il s’initie au métier de la photographie, d’abord à Axim au Ghana où il apprend le processus du développement photographique noir et blanc, ensuite avec un photographe togolais basé à Treichville sur l’avenue 8, il en apprend davantage. De 1957 à 1958, il multiplie ses expériences avec différents photographes de studios nigérians immigrés en Côte d’Ivoire. De façon chronologique, en 1959 il ouvre son propre studio photo « Hollywood Studio » tout en prenant des cours par correspondance au New York Institute of Photography. En 1961, il intègre le quotidien Abidjan-Matin, avant de rejoindre Louis Normand à Phot’Ivoire pour assimiler les techniques de la lumière pour le portrait en studio et en retouche d’après négatif photo au format 6×6 cm et 9×12 cm. En 1967, il part en France où il devient le correspondant du quotidien Fraternité-Matin. A Paris, il est engagé au Centre d’Information et de diffusion Ivoirien (CIDI) dirigé par le diplomate et documentariste Jacques Baulin, tout en s’inscrivant à l’Ecole ABC de la photographie et au conservatoire Indépendant du Cinéma Français, pour parfaire sa formation. En 1970, il retourne en Côte d’Ivoire, où une année après il publie ses premiers photoromans dans le numéro 11 de l’hebdomadaire Ivoire Dimanche. En 1973, il est lauréat du 15e Grand Prix International de reportage photographique organisé par l’association des journalistes écrivains et artistes de France et Outre-mer avec sa série « les arbres ».

En 1974, il ferme son agence MAMEDIS (Mass Media Service) qui regroupait trois services : la photographie, le cinéma et l’édition, faute de financement ; cet établissement était codirigé par le cinéaste Roger Gnoan Mbala et le journaliste Okalas. De 1975 à 1985, il enseigne la photographie à l’Institut National des Arts à Abidjan, puis il rejoint la société de Cinéma Les Studios comme directeur technique. De 1983 à 1984, il collabore avec la production Walt Disney Picture sur le tournage du film « Baby ». Au nombre des films où il a participé en tant que réalisateur de la production ou directeur de la photographie, nous pouvons citer « Baby », « Bouka », « Adjatio », « Pétanqui », l’Herbe sauvage », « Ablakon ». Il compte à son actif plusieurs photoromans dont « Marthe l’ingrate » 1971, « la calculatrice » 1973, « Perdu et retrouvé » 1979, et « Deux femmes, un homme ».

Destins croisés

L’acquisition de 34 tirages photographiques en noir et blanc de l’artiste photographe Paul Kodjo par le Musée du quai Branly ou Musée Jacques Chirac le 26 avril 2018, nous donne l’occasion de « rendre à César ce qui lui appartient » selon les termes du photographe Ananias Léki Dago, qui fait œuvre utile en renvoyant son « re-père » de nouveau sur les cimaises des institutions artistiques (Les Rencontres du Sud, Le Musée Jacques Chirac) par la restauration des clichés endommagés par l’humidité. L’artiste avait doublement disparu (son art et sa propre figure) des pages des magazines qu’il nourrissait tant dans les années 1970 et même de la vie culturelle de son pays. Il a fallu la dextérité d’Ananias pour découvrir « une perle scintillante au fond d’un tas d’ordures », affirme-t-il. Cet acte évoque dans la littérature les personnages de Porbus et Poussin apercevant le pied nu délicieux et vivant du fond de l’abime « du chaos de couleurs, de tons, de nuances indécises, espèce de brouillard sans forme » dans l’œuvre impossible du vieux peintre Frenhofer dans le roman de Balzac « le chef-d’œuvre inconnu ».

Les jeunes générations post années 1990 ne connaissent pas Paul Kodjo parce que ce dernier et les traces qu’il a déjà laissées n’existent nulle part dans les musées d’arts, au sein des galeries du pays, sur les trames des documentaires audiovisuels, voire dans les réserves en vue de projets futurs en Côte d’Ivoire. Il y a donc un effacement total du tableau historique parce que les figures emblématiques sont engagées dans une culture amnésique et instantanée.

Les ressources culturelles véritables en l’occurrence celles de la belle époque ivoirienne, ne sont pas connues, sont mal perçues ou incomprises au profit d’une culture prothèse problématique et d’emprunt. Il faut donc des embrayeurs de consciences comme Ananias pour ressortir de l’humus du pourrissement et de la disparition intégrale un certain nombre de particules référentielles et fondatrices en vue d’un auto-questionnement.

Il s’agit ici de voir et de revoir la Côte d’Ivoire qui a existé et qui possède un vécu saisi sous l’angle photographique de Kodjo pour interroger l’existant. En cela, pour Ananias Léki Dago dont le destin croise celui de ce doyen et pionnier de la photographie artistique intrinsèque en Côte d’Ivoire, il s’agit de « renouer avec l’histoire culturelle et politique de la Côte d’Ivoire des débuts de la période post-indépendance jusqu’aux années 90. ».

Extrait d’un roman photo, sans titre, Abidjan, années 1970 © Paul Kodjo

Un photographe aux antipodes du « studioisme »

Du point de vue esthétique et plastique, l’œuvre de Paul Kodjo sauvée de l’abîme est différente de celles des artistes de studio à l’instar de Seydou Keita et de Malick Sidibé qui présentent des personnages posant sur fond de tissus rayés, de motifs colorés et de paysages urbains purement décoratifs. Paul Kodjo sort des studios pour photographier ses modèles « en mouvement », en extérieur, depuis le paysage urbain réel et dans des postures quasi cinématographiques ressemblant à des séquences filmiques, des arrêts sur images, évoquant à souhait sa culture cinématographique profonde. On peut apercevoir sur certaines photos les scènes de photoroman ou roman-photo, une de ses formes de production artistique de prédilection. Ce qui marque encore plus l’intérêt ici est le cadrage en plan d’ensemble, qui déborde le portrait du sujet pour favoriser le paysage dans lequel celui-ci se meut et s’inscrit. Il y a un renvoi spéculaire et de sens, il se noue un dialogue entre les personnes et les paysages desquels celles-ci sont aperçues, comme dans un exercice d’auto-valorisation où les composantes empruntent à chacune des présences quelque chose pour trouver leur plein sens, leur vraie identité et leur vérité intérieure. De toute évidence, la question de l’identité ici concerne l’ivoirien fier comme jamais, endimanché, de la période post-indépendance ou cha cha cha au cœur d’une cité en pleine croissance, miraculeuse et insouciante ; tout comme sur cette photo futuriste (qui n’a rien perdu de son actualité d’un point de vue sociologique et anthropologique) présentant en contre-plongée une jeune dame fière posant devant ce qui représente pour l’époque un symbole de développement social et de progrès humain : le bâtiment de la Caisse de Stabilisation ressemblant comme deux gouttes d’eau à celui du siège des Nations unies à New York.

Une des figures de cette même représentation peut paraitre anodine, à s’y méprendre ; la sculpture au premier plan à droite du sujet principal est une œuvre de Jean Claude Delattre, elle se profile comme un clin d’œil à ce sculpteur avec qui il a effectué sa première exposition à Paris en 1969, en compagnie des peintres Didier Etaba et Henri Ratsimiebo et du photographe Bekaye Camara.

L’immeuble de la Caisse de Stabilisation dans le quartier d’affaires du Plateau, Abidjan, années 1970 © Paul Kodjo

Intégrer la postérité par la grande porte

Le musée du quai Branly n’a fait que l’acquisition de 34 tirages de Paul Kodjo et de ce fait contribue à la remise en lumière d’un pan de notre patrimoine visuel et iconographique, ainsi que de notre trésor national. Des milliers d’autres clichés sont à dispositions. Passée la période de redécouverte de leur existence et de celle même de la figure perdue de l’artiste — ce dernier s’étant retranché à l’instar d’un Yambo Ouologuem, dans son village pour des activités autres — il s’agit aujourd’hui de reconstituer l’aura mis entre parenthèse en exhibant les productions dans un environnement adéquat et accompagné de support d’archivage et de conservation, des plus modernes.

 

Koffi Célestin YAO