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Lila Carlier, danseuse professionnelle: “Je danse comme un peintre peint une toile”

Firmin Koto | | Arts Visuels

En quête d’un moyen d’expression, Lila découvre et s’approprie l’art de la danse et se forme durant 4 années au Centre Chorégraphique James Carlès  à Toulouse, en France. Après des études universitaires en Arts du Spectacle, Lila privilégie les rencontres avec des chorégraphes, comédiens, plasticiens et nourrit son langage corporel et sa théâtralité. Elle se forme également au travail du masque et de la marionnette et fera ses propres créations. Désireuse de briser les frontières et de continuer sa quête personnelle et sa recherche du mouvement, elle quitte la France à plusieurs reprises, et atterrit sur le continent africain plus précisément au Cameroun depuis bientôt 5 ans. Elle y  trouve ainsi un véritable espace d’inspiration et de créativité. Votre Magazine préféré 100pour100culture est allé à la rencontre de cette danseuse professionnelle qui fait ses premiers pas dans la chanson.

À la découverte du monde, vous vous appropriez l’art de la danse comme moyen d’expression.  Quel message Lila Carlier cherche-t-elle à véhiculer à travers la danse ? 

Il y a 10 ans je commençais ma formation professionnelle afin de devenir  danseuse interprète, poussée à l’époque par une nécessité viscérale d’être en mouvement. Bouger…  mais pas seulement ! Réfléchir aussi et ressentir. Car la danse c’est le Corps, c’est l’Esprit, c’est le  cœur. La danse met les sens en éveil, elle met en jeu notre imaginaire, notre pouvoir créateur, la  danse nous fait  sentir vivant. Elle est de la poésie, inscrite non pas sur une feuille, mais dans  l’espace.  

« L’Art est le reflet de l’Âme […] l’Art reste encore la voie la plus sûre pour arriver à Dieu ». J’aime  beaucoup cette citation d’Alexandre Najjar. Dans un premier temps, l’acte même de danser ne naît  pas chez moi de la volonté de véhiculer un message particulier. L’acte de danser est très  probablement avant tout un acte d’égoïsme sain et une nécessité de retour à soi. Revenir à soi est un  travail éprouvant, une quête perpétuelle pour comprendre qui on est, de quoi nous sommes faits. C’est en s’éprouvant dans cette quête que je souhaite faire ressortir une énergie, de l’émotion, qui  va directement venir toucher le spectateur dans sa propre individualité, dans sa propre histoire. A la  suite d’un spectacle, ce qui m’intéresse n’est pas de savoir ce que le spectateur va comprendre avec  sa tête, mais ce qu’il va ressentir et comprendre grâce à l’intelligence du Cœur et du Corps. Là  commence mon intention première.  

Vous avez étudié pendant quatre années au Centre Chorégraphique James Carlès à Toulouse, en  France, en parallèle avec des études à l’université en Arts du Spectacle, option danse et cirque. Que  recherche une artiste française avec un tel bagage à l’ouest du Cameroun ? 

Être au Cameroun ou ailleurs… mais finalement ce qui pousse au Voyage c’est le désir de rencontrer  l’autre, de se confronter à l’inconnu, au jamais vu. C’est de cette façon qu’on se découvre mieux soi-même. On apprend l’humilité, on découvre qui l’on est, on prend plaisir à se réinventer, on évolue.  De mon point de vue, l’expression artistique n’est autre que l’expression de son Être, de son Âme, de  son esprit, de son corps… Plus tu te seras rempli d’expériences, plus tu auras de choses à raconter, à  défendre, à exprimer ! C’est cette richesse que m’apporte le Cameroun aujourd’hui.  

Et contre toute attente, votre actualité dévoile ce feat intitulé “MUTO“ avec l’artiste camerounais  Bissi Mag, sorti depuis le 13 octobre. Comment est accueillie cette œuvre au Cameroun et dans l’univers  musical en général ? 

Chanter est tout nouveau pour moi, je découvre cet univers et je laisse les professionnels porter leur  regard de professionnel dessus. Je fais surtout confiance à Bissi Mag, et à son équipe artistique  (musiciens, conseillers…) qui m’ont accompagnée avec énormément de bienveillance pour me  permettre d’accomplir ce travail qui relève d’un vrai challenge pour moi.  

La seule chose que je souhaite, c’est que les auditeurs ressentent l’Amour que nous avons mis dans  cette création. Ainsi que ma sincérité quant à ma joie de découvrir et de vibrer au rythme du  Cameroun. 

C’est tout de même une grande création autour de la langue et de la culture de l’ouest du Cameroun.  Comment en êtes-vous arrivées à ce projet ?

Je collabore avec Bissi Mag depuis avril 2018, lui en tant que musicien/chanteur et moi en tant que  danseuse. J’aime beaucoup travailler avec Bissi car c’est un artiste qui cherche à mettre de la  profondeur, du sens, de la recherche dans son travail. Il aime innover, sortir du déjà vu. C’est pour  cette raison qu’il est venu vers moi. Il souhaitait apporter une touche nouvelle dans son travail. Nous  nous sommes bien trouvés étant moi-même constamment en recherche de nouveauté. 

De ce fait, après presque une année de collaboration, il a commencé à m’apprendre quelques  phrases dans sa langue le Ghomala’ de l’ouest Cameroun, plus précisément de son village, Bandjoun. Et notamment pour apprendre à me présenter. De fil en aiguille, j’ai appris sa chanson incontournable SIMO, un vrai tube depuis 20 ans. Apprendre cette chanson a révélé deux choses chez  moi : le désir d’apprendre la langue et d’explorer le chant. 

Et quand la rencontre artistique et humaine se fait dans la bienveillance, le respect et la joie du  partage, ça permet d’explorer et de réaliser de grandes choses !  

Avec ce désir de briser les frontières et d’être continuellement à la recherche du mouvement, vous  avez quitté la France à plusieurs reprises, passant par New York et le Canada. Quel sens donnez-vous à cette présence au Cameroun ? Comment arrivez-vous à nourrir cette singularité en tant qu’artiste ? 

Cela fait près de 5 ans que je suis au Cameroun. Je me suis retrouvée dans un continent et un pays  inconnu et bien loin de ma culture et de mes traditions. Quand j’ai atterri au  Cameroun, dans mon for intérieur je me suis sentie atterrir chez-moi. C’était comme une évidence  que de me retrouver là bas. Au risque que ce soit mal interprété, il n’est pas question pour moi de  me faire passer pour une camerounaise. Je parle en termes d’Énergie, le Cameroun est un pays qui a  une certaine vibration qui résonne en moi et qui éveille mes sens. Les réalités du pays m’ont aussi  réveillée fortement sur ma place dans le monde, les inégalités entre nos deux continents et mes  « privilèges » de française. Je mets le mot privilège entre guillemet car, bien sûr, je reconnais les  avantages que ma nationalité me donne (J’insiste que là n’est pas la question) mais le problème  étant qu’on me colle l’étiquette de « Blanche » sans prendre soin de savoir d’où je viens et qui je suis. Je suis souvent « La blanche” et pas assez “Lila”. Ça me frustre souvent ! 

Donc avant de se positionner en tant qu’artiste au Cameroun, c’est d’abord le souci de trouver à  bien se positionner en tant que personne qui aime un pays qui n’est pas le sien. On se nourrit de  toute cette recherche pour devenir quelqu’un, et c’est ce quelqu’un qui fait que notre art devient  singulier.  

Ce sont évidemment plusieurs beaux projets qui visent à vous mettre en lumière sur le continent.  Cependant, je suis censé vous demander pourquoi le Cameroun et pas la Côte d’Ivoire ou le Mali par  exemple pour cette aventure ? 

Je ne crois pas au hasard. je n’ai pas choisi le Cameroun, c’est le Cameroun qui m’a attirée à lui. Mon  mentor James Carlès est camerounais. Jeune étudiante, et avant même de commencer mes 4 ans de formation dans son école sur Toulouse, je me souviens avoir été hypnotisée par son travail lors d’un  spectacle de sa compagnie de danse. Un an après être sortie diplômée, je me retrouve atterrir au  Cameroun avec mon conjoint de l’époque, lui pour son travail, et moi avec lui, pour l’aventure.

Aujourd’hui, 6 ans après avoir quitté Toulouse, je me reconnecte au travail de James Carlès avec une  conscience élargie et une meilleure compréhension.. C’est fascinant de voir ce que la vie nous  propose de vivre, car même quand on croit se perdre, on finit par comprendre le sens caché. Je ne  crois pas au hasard !

Donc pour le moment c’est le Cameroun, mais toujours ouverte à découvrir d’autres pays en  Afrique et ailleurs ! Mais je ne suis pas certaine que j’arriverai à les découvrir en mettant autant  d’énergie que j’ai eu à en mettre pour m’intégrer, faire ma vie et comprendre un minimum le  Cameroun. Et puis, nous savons tous que celui qui ose s’aventurer à dire « qu’il a compris le  Cameroun, c’est qu’on le lui a mal expliqué » ! (Rire) 

Pouvez-vous nous parler de quelques-unes de vos créations, quelles sont leurs particularités ? 

J’ai fait plusieurs créations depuis que je suis au Cameroun. Un premier solo INTRA[MUE]ROS, un duo danse/théâtre FOUTAISE ! Deux créations mêlant musique live/marionnette/danse VULNÉRABLE  VULNÉRABILITÉ et MA CHÈRE ZOÉ, ou encore EXQUISE ESQUISSE, SOUFFLE, et j’en passe ! Toutes  mes créations naissent du besoin urgent d’expression, de « vomir » un trop plein émotionnel lié à  mes expériences de vie. La création c’est là où je dépose mes états d’âme, mes joies, mes peines du  moment. On m’a souvent « reprochée » de ne pas les jouer encore et encore. Mais je crois que je  danse comme un peintre peint une toile. Une fois peinte , il la dépose et la laisse avec le souvenir  des réflexions, des insomnies, des questionnements, de la recherche qu’il lui aura fallu pour en  arriver au résultat final. Finalement ce qui me tient en haleine le plus c’est le processus de création. 

Avez-vous déjà visité d’autres pays africains dans le cadre de vos activités artistiques ?

 J’ai fait un passage au Sénégal pour un projet artistique qui n’a pas abouti.  

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre relation avec l’artiste camerounais Bissi Mag, dont  vous étiez danseuse à l’origine avant de vous retrouver au micro avec lui le temps d’une  collaboration musicale ? 

Ce que je retiens de ma collaboration avec Bissi Mag  c’est le respect, le plaisir du travail bien fait dans le processus de création, la bienveillance et la  communication. Tout est réuni pour nous permettre de faire un travail ensemble qui ait du cœur et  qui soit sincère.  

J’ai une grosse pensée aussi pour toute l’équipe artistique qui est derrière. Aux musiciens, Bob à la  batterie, Flobert Wandja au saxophone, Pat à la basse, Simplice à la guitare, Leo au piano…  Emmanuel à la guitare pour m’accompagner dans mes répétitions. Hervé à l’arrangement. Flora, Tati Kona, Michèle, chanteuses et précieux soutiens ! 

Constant, ami de Bissi Mag, qui croit au projet et en moi. La famille de Bissi Mag toujours bienveillante et présente pour moi dans le besoin. J’oublie du monde, mais je les sais tous à l’origine de ce succès. Ce sont tous des génies, et ils m’ont  fait confiance. C’est une pression positive pour donner le meilleur de soi !

Firmin KOTO

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