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INTERVIEW / Benjamin KOUADIO, auteur de la bande dessinée « Les Envahisseurs »

Macaire Etty | | Arts Visuels

Benjamin Kouadio, de formation est professeur d’arts plastiques. Il est par ailleurs illustrateur, scénariste, auteur de BD, infographiste, story-boarder…A la faveur de la publication de sa bande dessinée Les Envahisseurs, il a bien voulu répondre à nos questions. Entretien.

Depuis quand remonte votre histoire avec la bande dessinnée ?

Je suis un féru de bande dessinée depuis ma tendre enfance. C’était l’époque où on achetait des bandes dessinées à la librairie par terre à 10  ou 15 FCFA et qu’on échangeait entre copains. A la lecture de toutes ces histoires, j’ai eu à l’idée de créer mon personnage de bd et de le mettre en situation à travers des récits. Ce choix s’est donc imposé à moi depuis longtemps. Au vu de mon savoir-faire. Mon entrée à l’école des beaux-arts d’Abidjan en 1983 était beaucoup plus pour un perfectionnement dans cette discipline. Avec trois  années de tronc commun et deux années de spécialisation. Deux autres années ont été nécessaires pour ma spécialisation en illustration dans le département Communication de 1988 à 1990.

Le comique ou l’humour au service de la satire semble être le crédo de la BD. Suis-je dans le vrai ?

C’est en partie vrai. En Côte d’Ivoire, la plupart des bédéistes jouent dans le registre de l’humour et le comique. Il n’y a qu’à voir les productions d’albums BD  pour s’en convaincre. Cela permet de faire avaler la pilule amère de certains problèmes sociaux qu’on a  du mal à faire passer. L’humour et la dérision sont dans ce cas indiqués pour faire passer le message.  Il y a différents styles, différentes écritures graphiques. Mais  la BD ne se résume pas à l’humour. Comme beaucoup de gens  pourraient le croire. Des bandes dessinées historiques existent. Un album a même été consacré à la vie de  Félix Houphouët -Boigny et à l’histoire de la Côte d’Ivoire.  On retrouve aussi le western, la science-fiction, le réalisme social, la forme romancée avec des auteurs comme Hugo Pratt (Corto Maltese), Didier Comès(Silence), Jacques Tardi, etc. Beaucoup de personnes ignorent tout de ce moyen d’expression exceptionnel.  Au rang desquels se trouvent  des pseudos intellectuels qui s’emploient encore à qualifier  la bande dessinée de sous-littérature  en se perdant dans les ténèbres de leur obscurantisme.

Quel est l’avantage de la BD sur l’écriture classique (livre) et la comédie (orale) ?

 La bande dessinée est un tout. Elle est à la fois cinéma, graphisme et littérature. Certains la définissent comme étant de la « littérature dessinée ». Elle offre l’avantage d’avoir pour elle le texte et l’image. Nul n’est sensé ignorer la force de l’image dans ce monde de consommation. Comme dit l’adage : « Une image vaut mieux que mille mots ». Par l’image, on entre facilement dans le texte. Les civilisations occidentales l’ont si bien comprises qu’elles accordent toutes l’importance à ce moyen d’expression exceptionnel. Il a fallu que les dessinateurs travaillent d’arrache-pied pour que cette forme d’expression soit reconnue. Le texte est abstrait, même si à l’origine la lettre était dessin. L’image est le langage commun de l’humanité. Elle réconcilie toutes les couches sociales : alphabètes, analphabètes, lettrés, illettrés, villageois, citadins…

En matière de publication, que pèse Benjamin Kouadio ?

 J’ai à mon actif deux albums personnels : John Koutoukou « Responsable irresponsable » paru aux éditions Céda en 1999 et « Les Envahisseurs » publié par les éditions Harmattan(Paris) en 2013. Il y a aussi  un album collectif Eclats d’Afrique paru en 2010 édité par Comix35. Il y a également  trois albums de John Koutoukou aux éditions Eburnie pour la fin de l’année 2013 et une tonne de projets sur lesquels je travaille. Je ne chôme pas.

Votre dernier-né est « Les Envahisseurs ». Le titre a souvent dérouté les titrologues…

Le titre a souvent dérouté les titrologues ? J’aimerais bien vous croire.  Si vous faites allusion  au  compte-rendu paru dans un journal de la place publié sur mon blog, je vais y apporter des éclairages. Ce ne sont pas les délires journalistiques d’un plumitif qui vont remettre en cause ce titre très évocateur (rires). Les images de la première et quatrième de couverture parlent d’elles-mêmes. Le résumé aussi. Prétendre que ce livre parle de l’insécurité ivoirienne démontre que l’album mis à sa disposition n’a pas été lu. C’est dommage. En plus, il y avait  l’article de présentation de l’album faite par la maison d’édition. Je pense que c’est faire preuve d’un amateurisme criard en se comportant de la sorte. Surtout que j’ai payé de ma poche cet album pour le mettre à sa disposition pour les besoins de l’article. Le titre ne prête aucunement à confusion.

Le choix du titre est-il motivé par des raisons précises quand on sait que les visiteurs sont des parents ?

Les visiteurs sont des parents… très encombrants. Grands amateurs de ripailles et de victuailles !  Quand je devais trouver le titre de cet album, je n’ai pas eu besoin de creuser longuement. « Les envahisseurs » m’est venu instinctivement. Et ce titre leur sied à merveille.  Des parents immondes et méchants dans leurs attitudes rétrogrades dignes des temps immémoriaux. Un dessein inavoué : appauvrir et détruire le foyer de leur progéniture. Comme quoi, il y a parents et parents. Appelons un chat un chat.  Les faits relatés ici se vivent au quotidien. Dans nos pays africains en l’occurrence. Les invasions de ce genre se font à des degrés divers. Et les conséquences sont incalculables. Je n’ai rien inventé.  Ce titre me ramène aussi à une série télévisée qui a bercé mon enfance : Les Envahisseurs.  Avec David Jansen dans le rôle principal. La seule différence est que les personnages de cette série télévisée étaient des extra-terrestres. Nos envahisseurs d’Abidjan quant à eux sont bien réels. Ils vivent avec nous.  Nous les côtoyons. De véritables sangsues. Plus voraces que jamais !

Au-delà de cette invasion indécente et incommodante, vous attirez l’attention sur les scélératesses des travailleurs africains pris dans l’étau des pressions familiales. N’est-ce pas ?

Tout à fait. Et vous le résumez si bien. Toutes ces pressions familiales sont un frein au développement de nos sociétés africaines. Il y a aussi le cas de la sorcellerie, ce mal pernicieux et diabolique, ce cancer qui ronge les os de  notre développement en Afrique. Combien de jeunes cadres dynamiques et soucieux de leur région n’ont-ils pas été sacrifiés sur l’autel de la sorcellerie (belle bêtise humaine) à travers une « courte maladie » ? Quand quelqu’un a réussi,  au lieu de l’en féliciter, le premier des réflexes c’est « pourquoi est-ce lui qui a réussi »? Il faut lui faire un procès et l’envoyer ad patres. Avec la bénédiction du marabout ou du féticheur. Un rôle si bien campé par Tante Amoin Kpli dans l’album.  Voila la réalité. Des parents que vous aidez aujourd’hui avec vos maigres moyens sont ces sombres individus qui creusent votre tombe sous vos pieds la nuit tombée.  Où allons-nous avec de tels comportements? Véritable laideur morale et gangrène de nos sociétés. C’est une des tares sociales africaines qui détruit des couples et qui empêche d’entreprendre. Vous êtes de véritables pantins entre leurs mains qu’ils dirigent au gré de leurs aspirations. Quelque soit le bien que vous faites, on trouvera toujours que ce n’est pas assez. Comment se réaliser donc dans ce cas ? Au soir de la retraite, ces mêmes personnes que vous avez aidées en vous dépouillant, en scolarisant leurs enfants et autres, ce sont ces mêmes individus  qui viendront vous reprocher de n’avoir pas fait de réalisations, d’avoir laissé votre femme dilapider tous vos fonds pour elle-même et sa famille, etc. Cette bande dessinée nous interpelle. Quelque soit le bien que vous ferez aux gens, on dira toujours du mal de vous. Alors, autant aider en fonction de ses possibilités. Et non vouloir coûte que coûte faire plaisir à ses parents en allant détourner des deniers publics et se faire mettre en prison. Pour revenir à l’album, après que Sika ait été jeté en prison, ses parents  ont préféré retourner sur-le-champ au village, abandonnant ainsi femme et enfants à leur triste sort. Bel exemple d’attitude de parents responsables !  Heureusement qu’il y a des parents qui sont à l’opposé de tels envahisseurs ! Je ne peux pas en si peu de mots vous ressortir toutes les tares et les leçons que l’on retire de cette BD. Je ne peux que vous conseiller vivement sa lecture.

A-t-on de bonnes raisons de lire cette production ?

En effet. En plus de faire ressortir des travers de la société comme la corruption, le phénomène de la  multiplication de billets de banque, l’arnaque, le détournement de deniers public… cette BD a le mérite de faire la part belle à certaines valeurs. Il y a un hymne au courage d’un enfant qui a permis de tirer son père de la prison, un hymne au courage d’une mère de famille amoureuse de son mari qui s’est avérée être une bonne conseillère, qui a soutenu son mari jusqu’au bout contre vents et marées, le pardon qu’elle lui  accorde à la fin…Il y a tant de choses à dire, à comprendre dans cet album. Je vous le recommande vivement ! Humour, suspense, rire…garantis !  Le tome 2 est en chantier. Il y aura un tome 3 pour boucler la boucle. Mais pour l’instant, savourons celui-ci. Envahissez les librairies pour vous procurer Les envahisseurs !  Merci.

Interview réalisée par ETTY MACAIRE