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Esthétiques photographiques de l’attention

Andre Rouille | | Arts Visuels

La frénésie de la vie et du monde d’aujourd’hui, les tensions et les bouleversements qui agitent tous les secteurs de la société, ainsi que les pressions permanentes exercées par l’hypertrophie des communications, suscitent le sentiment qu’est menacé un bien des plus précieux et des plus fragiles de l’homme: son attention. Tout allant trop vite, on ne peut plus accorder aux choses l’attention qu’elles méritent. Dans le flux incessant des marchandises et des informations, l’attention se fait nécessairement distraite et flottante. Et la réception molle. A la fois frappée de rareté et pilier d’enjeux commerciaux majeurs, l’attention des clients est élevée au rang d’énergie par de nouvelles conceptions économiques.

On se souvient de la fameuse déclaration de Patrick Le Lay (juil. 2004), PDG de TF1, qui avait presque ingénument affirmé devant un aréopage de décideurs qu’il avait pour responsabilité de livrer aux annonceurs (en l’occurrence Coca Cola) plus que des minutes d’écran: des «temps de cerveaux disponibles», des téléspectateurs pleinement réceptifs aux messages publicitaires. Cet apparent cynisme relevait en fait de cette évidence pour un magnat des médias que l’information aujourd’hui parasitée par la publicité importe moins que la capture de l’attention des téléspectateurs.
Alors qu’informer a longtemps relevé de l’exploit et que les scoops ont hissé le journalisme jusqu’à l’exceptionnel, l’information coule désormais à flots, étale et continue. Omniprésente et plate, mixée de divertissement et de promotion qui saturent nos regards, nos oreilles et nos esprits.

Dix ans après la déclaration de Patrick Le Lay, la bataille de l’information a débouché sur une guerre de l’attention. Ce n’est toutefois plus la télévision qui mène le jeu, mais les moteurs de recherche et les réseaux sociaux qui indexent, classent, traitent (Google) et diffusent (Facebook, Twitter) des contenus visuels, textuels et sonores, forts de l’immense avantage économique de n’être pas produits par les moteurs et réseaux eux-mêmes mais par leurs utilisateurs. C’est dans ce cadre technique, économique et communicationnel spécifique que la photo-numérique prend son essor, en particulier dans sa version mobile au moyen des smartphones.

La photo-numérique ne se réduit donc nullement à l’étape primaire de la saisie car elle est inséparable des dispositifs, eux aussi numériques, de diffusion instantanée et planétaire que sont les réseaux. L’appareil de saisie n’est que la moitié de la photo-numérique dont l’autre moitié est constituée par les réseaux. C’est l’alliage emblématisé par les smartphones entre un appareil de saisie et un dispositif de diffusion, l’un et l’autre numériques, qui caractérise la photo-numérique, ses propriétés, et en particulier ses esthétiques.

Les appareils numériques souvent réflexes et très sophistiqués, mais pas nécessairement ouverts sur l’internet, qu’emploient beaucoup de professionnels, n’infléchissent pas toujours les orientations esthétiques qui étaient auparavant les leur dans l’univers argentique. Car l’intérêt du numérique se limite pour eux à accélérer et rationnaliser, sans les modifier notablement, des processus conçus antérieurement.
Les effets de l’adoption de la photo-numérique se révèlent plus quantitatifs que qualitatifs quand ces professionnels en limitent les usages dans des univers ancrés dans l’époque de l’argentique dominée par le papier: la presse, les magazines, l’édition ou encore les expositions. C’est le sort des techniques nouvelles en nature que d’être repliées sur des pratiques et des formes survivantes de conditions, de techniques et de besoins antérieurs.

S’il existe des affinités esthétiques propres à la photo-argentique — ou à l’usage «argentique» de la photo-numérique —, elles s’enracinent dans les modes d’attention que supporte son dispositif technique de saisie hérité de la chambre noire de la Renaissance et constitué par l’œil de l’opérateur, le viseur et la perspective euclidienne propre à l’optique.
Loin d’être neutre, ce dispositif ancre la pratique de la photo-argentique dans la posture humaniste d’un sujet de raison affrontant de son regard un monde découpé par la fenêtre du viseur et ordonné par la perspective. Ce dispositif tout à la fois représente et formalise géométriquement les images par la découpe du cadre, par la perspective optique et le point de vue, et par la «règle d’or» qui s’impose à l’ordonnancement des formes.
Dans l’univers argentique, photographier consiste donc toujours à prêter attention à tous ces éléments, à les composer, à agencer des «lieux géométriques précis …

sans lesquels la photo serait amorphe et sans vie», et à «appliquer le rapport de la section d’or [pour lequel] le compas du photographe ne peut être que dans son œil» (Henri Cartier-Bresson, L’Instant décisif).

Par delà l’objet de l’image, l’auteur et sa démarche, la rapidité d’exécution, les destinataires, les usages ou le contexte, toute photo-argentique s’inscrit par son dispositif de saisie particulier dans une trame attentionnelle qui résonne des valeurs et des formes séculaires de la Renaissance occidentale.

C’est précisément cette trame attentionnelle et ses effets esthétiques que vient mettre en pièces la photo-numérique mobile. Les smartphones employés pour réaliser les clichés numériques sont dépourvus de viseur et tenus à bout de bras à distance du visage et des yeux. Pratiquement, cette disqualification des yeux et du regard se traduit par une valorisation du corps dans le processus de saisie, et par une minoration de l’attention nécessairement visuelle requise par la composition et à la géométrie.
Les effets esthétiques de la saisie photo-numérique mobile se manifestent notamment au travers d’une très visible déconstruction des anciennes compositions charpentées par un faisceau rationnel de lieux, de rapports et lignes géométriques. Et plus généralement par une large dissolution des éléments constitutifs de compositions rigoureuses et rationnelles des images: les rapports de distances, la répartition des lumières et des couleurs, les degrés de netteté, les relations entre les choses, etc., autant d’éléments formels qui ont fait chacun et ensemble l’objet d’une série d’attentions suscitées par un faisceau de règles et de lois indissociablement sociales et esthétiques qui ont prospéré durant des siècles jusqu’aux derniers temps de la modernité.

Parce que le corps se substitue ainsi aux yeux et au regard; parce que l’écran du smartphone affiche une déjà-image qui se superpose au monde et l’occulte, à la différence du viseur qui, lui, est un appareil de vision directe des choses et du monde; parce que cette déjà-image écranique déjoue l’attention compositionnelle; parce qu’en outre le haut degré d’automatisme des smartphones amoindrit la part d’attention et de maîtrise inséparablement techniques et esthétiques auparavant mobilisées pour la production des images argentiques; pour toutes ses raisons — avec d’autres de différents ordres tels que la vitesse, le temps réel, la circulation, le contexte, etc. — le moment de la saisie des clichés numériques mobiles est celui d’une fracture majeure technique, processuelle, attentionnelle et esthétique.
Et l’expression photographique d’un basculement du monde.

André Rouillé

Source : www.paris-art.com