Dossier : La bande dessinée ivoirienne en question. Des spécialistes se prononcent !
Dossier réalisé par Etty Macaire
La bande dessinée (BD) pour de nombreux Ivoiriens est un art ludique destiné aux enfants. Une mère ou un père qui entre dans une librairie pour acheter un album de BD n’a pas d’autre but que de l’offrir à son enfant. Un tel fait provient de ce que la plupart des Ivoiriens confondent les livres illustrés pour enfants et les BD.
La BD est un genre différent des livres illustrés destinés aux culottes courtes. Les BD existent à la fois pour les enfants et les adultes. Elles sont à la fois ludiques, satiriques et pédagogiques. Elles disputent certains rôles avec le cinéma. C’est pour cela l’on a pu dire que la BD est à cheval entre le dessin, le cinéma et la littérature. La BD est une littérature (ou une paralittérature) en images. Elle déroule une narration éclairée par une bande d’images parsemée de textes. Scott McCould, un grand théoricien de la BD la définit comme « des images picturales et autres, volontairement juxtaposée en séquences, destinées à transmette des informations et à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur ».
Malheureusement, la critique littéraire ne l’interroge pas suffisamment. Est-ce parce que la production est insuffisante ? On peut le dire pour le cas de la Côte d’Ivoire. Dans notre pays, cet art, le neuvième, a une histoire. Il existe et mérite une attention particulière. Dans ce dossier, nous avons laissé le soin à deux spécialistes de cet art pour nous instruire.
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La Côte d’Ivoire fait des bulles
La BD ivoirienne compte beaucoup de talents en matière de neuvième art. Certains ont fait leurs armes en suivant une formation rigoureuse à l’école des beaux-arts d’Abidjan. Comme Groud Gilbert, auteur de « Magie noire » publié par Albin Michel et Benjamin Kouadio publié par Les Editions L’Harmattan(Paris). On peut aussi citer Kan Souffle, Aka Gnoan Maxime alias Mendozza, Zohoré Lassane. (…)
D’autres dessinateurs l’ont appris sur le tas. Entre autres Illary Simplice, rédacteur en chef de Gbich et auteur de Tommy Lapoasse, un inconditionnel de Zohoré Lassane et de son style graphique qui a fait du « Zohorisme » son cheval de bataille. Et cela lui réussit bien.
Le magazine Gbich a permis de mettre en lumière certains talents qui étaient encore sous le boisseau. D’autres dessinateurs sont encore sont tapis dans l’ombre. Casaniers à souhait. C’est une des raisons de la création sur Facebook des groupes Bande dessinée ivoirienne et Bande dessinée africaine pour la vulgarisation du travail d’auteur. L’initiateur est Benjamin Kouadio, auteur de John Koutoukou « Responsable irresponsable ». Mais très peu d’auteurs ivoiriens de BD s’y intéressent vraiment.
Le neuvième art ivoirien a un avenir certain. C’est sûr. Encore faut-il que des actions concrètes soient menées pour révéler ces auteurs qui sont quasiment méconnus. L’on doit la renommée d’auteurs comme Lacombe le créateur de Zézé à un magazine comme Ivoire Dimanche et Jess Sah Bi, auteur des Zirigbis, à Fraternité Matin.
La Côte d’Ivoire regorge d’auteurs qui ne demandent qu’à avoir des espaces pour s’exprimer. Les maisons d’édition doivent prendre le risque d’investir dans la BD. C’est un secteur inexploité, encore vierge. Le seul quotidien qui faisait la part belle à ce médium était Fraternité Matin.
Malheureusement, ce journal ne diffuse plus de BD depuis ces dix dernières années comme par le passé. Et c’est dommage pour les lecteurs férus de bandes dessinées et aussi pour les auteurs. Les journaux européens et même ceux des USA accordent une place de choix aux strips suivis par des millions de lecteurs. Les bandes dessinées font marcher les journaux dans lesquelles elles sont publiées. L’auteur gagne en notoriété, même si le succès pécuniaire n’est pas de mise dans l’immédiat. L’on se souvient du fameux « sourire du jour » de Zohoré. La première des choses que la plupart des lecteurs lisaient en premier était ce strip.
Ailleurs en Europe, au Japon, aux Etats-Unis, la bande dessinée est une véritable industrie dans laquelle chacun y trouve son compte. Pourquoi pas en Afrique ? C’est un art à part entière, le neuvième dans la classification des arts. Au même titre que le cinéma, la musique et autres.
Une volonté politique aiderait ce secteur à éclore et à participer à sa manière à porter haut l’étendard de la Côte d’Ivoire au même titre que les athlètes, les sportifs, les musiciens.
Benjamin Kouadio
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Discours sur la rue, discours de la rue : Gbich ! ou le discours social
Daniel Fondanèche ne croyait pas si bien dire lorsqu’il affirmait que « l’une des caractéristiques des paralittératures est d’être en prise directe sur leur époque, d’en rendre compte beaucoup plus précisément et plus rapidement que les littératures générales. » Et oui, la bande dessinée est bel et bien un genre paralittéraire.
Mais, qu’on ne se méprenne pas car par « paralittérature », je n’entends pas « mauvaise littérature » ; et les chercheurs les plus éminents avant moi l’avaient déjà compris. La paralittérature est une autre littérature avec ses codes et une esthétique qui lui est propre. Mieux, à l’instar de la sacro-sainte littérature, elle a ses navets et ses chefs-d’œuvre.
Et lorsqu’on parle de chef-d’œuvre, on peut, sans sourciller, citer l’hebdomadaire de BD Gbich ! Indice de mesure de la société ivoirienne, miroir anamorphique de la culture populaire ivoirienne, Gbich !, autant par la thématique abordée à chaque parution, par le jeu discursif que le style graphique, affirme à vignettes déployées son ivoirité –ce terme qui a connu un succès mitigé dans le champ politique ivoirien, s’avère culturellement fort intéressant ici.
Parce qu’il s’agit d’être « en prise directe » avec son époque, Gbich !canonise ce langage de la rue, ce verbe de la place publique qu’est le nouchi en le faisant hanter chaque phylactère de chaque vignette. Cet acte est culturellement salvateur et esthétiquement subversif. Pourquoi ? La réponse s’énonce pourtant d’elle-même.
Primo, le propre du nouchi est d’être un langage en perpétuelle mutation : les mots y disparaissent aussi vite qu’ils apparaissent. Et pire, puisque ce langage est un motif de contre-culture, il n’en existait, avant Gbich !, aucune tentative de mise en forme graphique. En procédant à cette sacralisation du nouchi, cet hebdomadaire de bande dessinée s’érige en ‘‘musée de papier’’ de la culture linguistique populaire ivoirienne –acte de mémoire oblige –et en effectue ipso facto la première mise en forme graphique.
Secundo, l’un des postulats définitoires de l’art n’est-il pas celui de la transgression des codes préétablis afin que l’objet d’art soit création et non récréation ? Gbich !Transgresse, renverse et court-circuite labienséancelangagière et la bienpensance artistique qui clouent la culture populaire et les genres paralittéraires au pilori.
Pour ce qui est du style graphique de Gbich !, de nombreux enjeux tant sociologiques, anthropologiques qu’esthétiques s’y jouent. Comme de nombreuses occurrences de bande dessinée populaire africaine, le style graphique s’éloigne de la traditionnelle ligne claire hergéenne pour se rapprocher de l’art naïf haïtien et déconstruire la configuration de la planche et de l’hypercadre classique. J’appelle ce style : la ligne naïve. Et l’avantage de cette pratique esthétique est de prouver qu’il existe bel et bien une bande dessinée africaine. Acte postmoderne ? Mouvement de re-décolonisation ?
On le voit, la bande dessinée est un genre fort intéressant à analyser pour cerner l’homme dans son rapport avec le monde, l’art et avec lui-même. Elle est essentiellement un art. Elle en est d’ailleurs le neuvième.
Alain Serge Agnessan.
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Quelle est la place de la BD sur le marché ivoirien ?
« Les librairies en Côte d’Ivoire sont achalandées de bandes dessinées, mais l’on peine à trouver des albums d’auteurs ivoiriens. A part John Koutoukou « Responsable irresponsable » de Benjamin Kouadio, « Le sida et autres affaires le concernant » (Zohoré Lassane), qui n’est pas un album de bande dessinée en tant que tel mais plutôt un recueil de strips et « Les sorcières » de Kan Souffle, il n’y a rien d’autres. Où sont passés les dessinateurs ? Qu’est-ce qui est à l’origine de ce faux bond en librairie ?
Les auteurs de BD ont du mal à se faire éditer. Les portes des maisons d’édition leur sont hermétiquement fermées. Pour s’en convaincre, il suffit de feuilleter leurs catalogues. Les romans et nouvelles y occupent une place de choix. Mais il n’y a pas que ces genres en littérature. Le public ivoirien est aussi friand de bandes dessinées. Encore faut-il aller vers lui avec des produits qu’il pourrait consommer.
C’est en cela que les éditeurs ont leur rôle à jouer en éditant des albums d’auteurs. Ils sont accusés de se contenter le plus souvent d’éditer des livres et de les garder au chaud dans les librairies. Sans promotion. Pas de spot télé ou radio, ni de participation à des émissions littéraires.
Aucune interview de journalistes de la presse écrite et audiovisuelle. Très peu de maisons d’édition en Côte d’Ivoire assurent la promotion de leurs auteurs et de leurs œuvres. Et de ce côté-là, elles ont beaucoup à faire. Car il faut bien que les auteurs vivent de leur art.
Si une bonne politique est menée autour de la bande dessinée, la Côte d’Ivoire en bénéficierait. Y compris tous les acteurs de la chaîne du livre. Les auteurs ivoiriens de bande dessinée ont du talent à revendre. Donnons-leur alors l’opportunité de porter au grand jour leur savoir-faire resté trop longtemps dans les tiroirs ».
Benjamin Kouadio
