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 Augustin Kouadio Komoé, Ministre de la culture et de la francophonie de Côte d’Ivoire. « Nous élaborons la politique culturelle de la Côte d’Ivoire »

Marcel Appena | | Arts Visuels

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La politique générale de la culture et des arts en Côte d’Ivoire ; le théâtre ; le Bureau ivoirien du droit d’auteur BURIDA), l’édition, sont entre autres sujets au menu de cet entretien avec le ministre ivoirien de la culture et de la francophonie. À la clé, une révélation de taille : la naissance très bientôt d’un office ivoirien du cinéma.

M. le ministre, comment se porte aujourd’hui le théâtre en Côte d’Ivoire ?
Je constate que le théâtre intéresse énormément les Ivoiriens. Mais dans les salles de théâtre à Abidjan, on ne voit pas grand monde (…) Le théâtre tient une place importante dans notre politique culturelle. Le président de la République m’a enjoint d’élaborer une stratégie pour qu’il attitre du monde dans les salles comme c’était le cas jadis. Le théâtre au delà du spectacle, est un puissant moyen d’éducation. Nous voulons donc l’inscrire comme faisant partie de l’arsenal d’éducation de notre pays.

Quelles sont les grandes lignes de cette nouvelle politique visant à re dynamiser le théâtre ivoirien ?

Cela commence d’abord par la construction de salles de théâtre. Elle passe aussi par le fait de susciter la création des troupes de théâtre et la détection de nouveaux talents. Elle passe en outre par des écoles de formation. C’est-à-dire qu’il faut créer d’autres écoles en plus de celles qui existent déjà. Et faire en sorte que les acteurs qui y sortent n’attendent pas forcément d’être embauché pour se prendre en charge. C’est-à-dire qu’avec l’aide de l’État, ces acteurs sortis des écoles doivent êtres capables de créer leurs propres troupes. C’est comme cela que petit à petit, nous allons renouer avec le théâtre.

D’une manière générale, quelle est la place que la culture occupe dans le développement de la Côte d’Ivoire ?

Il faut situer la question à un niveau plus général : la place de la culture dans le développement. À ce titre là, aucun développement durable, dans aucun pays ne peut se faire sans la culture. La culture est le fondement ou le soubassement de tout développement. Elle renvoie à la mémoire, à nos traditions. Or qui dit tradition dit enracinement. Aujourd’hui, les pays qui se sont développés ont encré ce développement dans leurs cultures. Les exemples types, ce sont les pays d’Asie. Ils sont plongés dans la modernité sans toutefois renier leurs racines. En Chine, pour faire la grève, les travailleurs attachent simplement des brassards aux bras. C’est un élément de leur culture. Chez nous, on a tendance à copier ce qui vient d’ailleurs notamment des pays comme la France de façon presque automatique. Si on construit de cette manière-là notre culture, c’est à des éléphants aux pieds d’argile ou en carton qu’on aura affaire. La conséquence, c’est que la moindre secousse peut nous faire chuter. Parce qu’il n’y a pas eu de bases assez solides. Venons-en au cas spécifique de la Côte d’Ivoire. C’est vrai, la culture reste le parent pauvre. Mais le fait est que les Ivoiriens en général n’avaient pas perçu l’importance la culture. Au point de la banaliser. Ou même de la renier. On croit que la culture, c’est juste pour s’amuser. Et que c’est l’apanage de ceux qui n’ont rien à faire. Cette façon de voir n’est pas la bonne. Fort heureusement, de plus en plus, on est entrain d’évoluer. Les autorités ivoiriennes affichent en effet leur volonté de mettre la culture en avant. Vous remarquerez que le ministère de la culture, malgré les cinq années de crise, reste et demeure au gouvernement. En outre, actuellement, on sent une volonté affichée des Ivoiriens eux-mêmes vis-à-vis des arts et de la culture ivoirienne. Ils les prennent désormais très au sérieux. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à voir le goût prononcé qu’ils ont pour la musique ivoirienne et des autres formes d’art. En outre, il y a un engouement des jeunes gens à rentrer dans les écoles artistiques et culturelles. Je pense que de plus en plus la culture va prendre la place qui est la sienne dans ce pays.

A vous entendre, on a l’impression qu’avec vous, quand on parle de culture tout baigne dans l’huile. Vous pensez que tout ce que vous dites se traduit aisément dans la réalité ?

C’est vrai, à mon corps défendant, je dois avouer que les choses se font lentement. J’aurais voulu que tout avance sur des rails, comme il se doit. J’aurai aussi voulu avoir des moyens assez conséquents pour mettre la culture ivoirienne sur orbite. Mais la réalité est autre chose. Actuellement l’environnement de la crise n’y est pas étranger. Mais au-delà même des moyens matériels, nous devons faire preuve d’imagination pour mettre la culture de notre pays en exergue. Des possibilités existent. Il suffit de penser des projets culturels fiables, et vous aurez des bailleurs pour vous accompagner.

Le politique culturel en Côte d’Ivoire est en réalité inexistante. Que comptez-vous faire pour remédier à cela ?

Actuellement, nous sommes entrain de rédiger la politique culturelle de la Côte d’Ivoire. Jusque-là, elle n’existe pas. Aucun document officiel aujourd’hui ne vous donne la politique culturelle de la Côte d’Ivoire. Nous avons commencé à le faire. J’ai mis mes équipes au laboratoire. Et j’espère bien que d’ici à la fin de l’année, nous pouvons proposer au gouvernement cette politique bien élaborée. Cela va nous permettre de nous affirmer davantage. Et d’aller également à la rencontre d’autres cultures à l’étranger pour affirmer en pôle position notre identité et notre personnalité culturelle.

M. le ministre, peut-on avoir une idée des rapports que vous entretenez avec les artistes et les créateurs ivoiriens ?

Nos rapports sont au beau fixe. En tout cas de mon point de vue, tout va bien. C’est à cause des artistes que le ministère travaille ; et a sa raison d’être. Je ne m’imagine pas un instant me mettre à dos un seul artiste ou un acteur culturel ivoirien. Je ne suis pas un artiste. Je suis un politique qui essaie de faire avancer la culturel et les arts ici chez nous. C’est pourquoi je suis constamment à leur écoute. Nous discutons et échangeons régulièrement. Actuellement dans leur milieu, s’il y a une réelle accalmie, c’est parce que je suis très attentif à tout ce qui les touche. Et avec les artistes, j’essaie de trouver des solutions aux multiples et complexes problèmes qui minent leur milieu.

Avant que vous n’arriviez à la tête du ministère, votre prédécesseur avait nommé un premier administrateur provisoire au bureau ivoirien du droit d’auteur (Burida). Vous venez de nommer à votre tour un autre ; en remplacement du premier. Vous pensez que l’avenir de cette maison se trouve aux mains d’administrateurs provisoires ?

L’avenir du Burida ne se trouve pas entre les mains d’individus. C’est plutôt la volonté politique de l’État ivoirien qui doit la remettre sur les rails. Car, chargée de protéger le droit des auteurs. Il s’agit de collecter des ressources issues de leurs productions et d’en faire une répartition. L’histoire de l’administration provisoire, je l’ai pris moi-même en marche. Il y avait beaucoup de contestation dans la façon de gérer cette structure. Mon prédécesseur a mis en place cette administration provisoire en attendant de mettre sur pied une structure définitive. J’avoue que lorsque je suis arrivé, j’ai entendu beaucoup de bruits de botte. Car la structure qui avait été proposée aux artistes n’était pas de leur goût. Ils demandaient que le Burida leur soit cédé. Sur la question, on connaît tous, la position du chef de l’État. Il veut que cette maison des artistes leur soit cédée. Mais en le disant, le président ne demande pas que l’État se désengage totalement. Tout de même, c’est une obligation pour l’État d’avoir un droit de regard sur le Burida. La Côte d’Ivoire, tout comme la plupart des pays ont signé une convention pour protéger et préserver les productions intellectuelles. Dans tous les pays, vous remarquerez que les États sont impliqués dans la gestion du droit d’auteur. Il doit protéger les artistes et les aider à mieux vivre de leur art. Aujourd’hui, ce qu’il y a à faire en ce qui concerne le Burida, c’est de trouver la forme adéquate de la structure à même de permettre à nos artistes de se sentir impliqués dedans. Nous leur disons que c’est leur instrument. Mais, en même temps, l’État a un droit de regard. Cette structure est déjà prête. Mais nous sommes en train de prendre les ultimes conseils pour la parfaire définitivement. J’espère qu’avant la fin de l’année, nous allons mettre sur pied la forme définitive de la maison du droit d’auteur en Côte d’Ivoire.

Peut-on dire qu’il n’y aura plus de palabres dans cette maison ?

Je dois avouer que j’ai remis un peu d’ordre depuis mon arrivée. C’est sans doute pour cela que les artistes sont aujourd’hui sereins. Ils sont satisfaits des premières mesures que nous avons prises. J’aurai l’occasion de vous donner des chiffres. Mais déjà, avec deux mois d’administration provisoire, les recettes du Burida sont passées du simple au double. Bientôt je pars en mission. A mon retour, j’aurai l’occasion de présenter à l’opinion un nouveau système de numération des artistes inscrits au Burida. Il ne sera plus question d’aller toucher de l’argent liquide dans les caisses du Burida. Nous sommes à l’heure des nouvelles technologies. Il va s’en dire que le Burida se doit de se mettre au goût du jour en optant pour des cartes monétaires magnétiques. Désormais en Côte d’Ivoire, les artistes auront donc des cartes de crédit. Cela leur permettra de faire des retraits dans tous les pays du monde… In fine, notre souci c’est de permettre aux artistes de Côte d’Ivoire de vivre comme il se doit de leurs créations artistiques … Oui le Burida sera cédé aux artistes. Oui l’État ne désengagera pas. Parce que l’État a le droit de pérenniser cet instrument.

Les artistes interprètes ne sont pas pris en compte dans le système de rémunération des droits d’auteur en Côte d’Ivoire. Dans la nouvelle version du Burida, ce problème est-il résolu ?

Actuellement au Burida, beaucoup de choses restent à parfaire. C’est le cas par exemple des artistes interprètes qui ne sont pris en compte dans les décomptes du droit d’auteur. Nous avons modifié notre dispositif légal ou réglementaire pour l’adapter aux situations nouvelles. Il y a beaucoup de droits qui ne sont pas perçus. Dans le projet actuel, nous avons travaillé pour inclure tous les secteurs qui échappent aux droits d’auteurs. Il y a pas mal de choses qui nous échappent. Elles font que les artistes ne peuvent pas vivre de leurs efforts. Notre rôle, c’est de mettre tous les atouts de notre côté pour que qu’ils puissent vivre pleinement de leurs différentes créations.

En avril 2006, le Président Gbagbo avait émis le vœu de voir en terre ivoirienne un office du Cinéma. On sait que vous avez rencontré à plusieurs reprises les professionnels du 7e art dans ce cadre. Aujourd’hui, peut-on avoir une idée de l’état d’avancement de ce projet.

Le cinéma est aussi un secteur important de notre politique en ce qui concerne les arts et la culture. Le chef de l’État veut en faire un maillon fort pour propulser le secteur culturel ivoirien. Le projet de création de l’office du cinéma est prêt. Le document est aujourd’hui sur la table du gouvernement. Nous attendons que le front social se calme pour le présenter en conseil de ministres. Ce sera une réalité cette année.

On assiste à un élan de vitalité dans le milieu de l’édition en Côte d’Ivoire. Il y a beaucoup de maisons d’édition qui poussent comme des champignons aujourd’hui. Ce secteur connaît-il un minimum d’organisation ?

Le fait que beaucoup de maisons d’édition voient le jour, n’est pas mauvais en soi. Il ne faut pas oublier que la Côte d’Ivoire baigne dans le système économique libéral, dans lequel règne la concurrence. Dans ce système, il est nécessaire de prendre les dispositions utiles pour réglementer les différents secteurs ; même s’il y a lieu de faire la place aux initiatives privées. Dans le milieu des éditeurs, ce que l’État a à faire, c’est de déterminer les critères d’opérationnalité. Nous avons un projet d’ordonnance qui est sur le bureau du gouvernement pour déterminer clairement qui fait quoi dans ce secteur. Dans la mesure, chaque personne ne peut pas tout faire en même temps. Nous sommes en train de régler tout cela. Et croyez-moi, tout sera mis en œuvre pour réglementer le secteur de l’édition.