Suivez Nous

INTERVIEW / VIYE DIBA, artiste-plasticien sénégalais : « Les musées appartiennent aux populations. Il faut qu’elles se les approprient ».

Raymond Alex Loukou | | Art contemporain

VIYE DIBA. © Crédit photo: Samba Seydi dit Pape

Viyé Diba est une signature qui compte dans le domaine des arts visuels au Sénégal et de par le monde. Artiste extrêmement engagé pour la cause des arts plastiques, il fait partie des pionniers de l’exposition itinérante “Prête-moi ton rêve” qui a marqué une escale des plus attrayantes à Abidjan au mois de mars dans le cadre de l’inauguration du Musée des cultures contemporaines Adama Tounkara d’Abobo. Avec engagement et humilité, Viyé Diba nous explique sa présence en terre ivoirienne et son parti-pris pour cette exposition qui replace les artistes africains au centre de la création. Écoutons le vieux “lion” nous livrer sa pensée…artistique.

Qu’est-ce qui justifie votre présence à Abidjan ?

Abidjan est une ville passionnante dans laquelle je compte beaucoup d’amis à tous les niveaux, j’y étais très régulier dans les années 90. Réunir autant d’artistes importants dans une telle ville est absolument attirant.

Personnellement qu’est-ce que ce projet représente pour vous ?

Ce projet est le produit de l’initiative privée africaine soutenue par l’institution étatique.

Une prise de conscience de ces deux entités complémentaires. Le deuxième niveau est de faire connaitre au public africain le travail de ces artistes qui font l’actualité dans le monde de l‘art et pratiquement ignorés par la grande masse africaine.

Quel message fort ces artistes veulent faire passer au monde ?

Que l’Afrique aussi fait partie de ces continents avec des infrastructures appropriées, de grands artistes, un public réceptif accessible au message de ces créateurs.

Que répondez-vous à ceux qui estiment que ce musée n’a pas sa place dans un tel quartier ?

Pas surprenant et cette préoccupation est compréhensible, mais n’est pas pertinente. Le musée doit aller à ces destinataires qui sont les populations qui doivent se l’approprier. Un musée est un lieu du savoir, de la pensée à travers ces objets témoins que sont les œuvres d’art. Le quotidien est pressant au point de nous faire oublier l’essentiel. Il faut du recul afin de comprendre ce quotidien afin de trouver des réponses à nos angoisses. Il faut comprendre le problème avant de le résoudre. Et les initiateurs de ce musée ont vu juste. Les musées appartiennent aux populations, il faut qu’elles se les approprient. Une école d’un autre genre. Il faut juste mettre en place un mécanisme de médiation entre ce public et ces œuvres.

Cette exposition n’est-elle pas une façon de dire au monde entier que l’Afrique a une grande contribution à apporter dans le domaine des arts visuels ?

Si on veut, pour moi c’est de l’évidence, on n’a pas besoin d’insister sur ça. Les autres ne tiennent pas compte de l’opinion de l’Afrique pour avancer. Le constat est là, Rabelais disait que l’Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau à l’humanité. Aujourd’hui, toutes les cartes sont sur la table. Il faut simplement jouer. Ne soyons pas réactifs. Soyons des hommes d’initiatives pour nos intérêts. Plus de complexe. Nos préoccupations seront surement celles du monde.

Vous avez certainement vu assez de jeunes et d’enfants qui sont venus à cette exposition. Avez-vous un message à leur endroit ?

Soyez curieux et attentifs !

Beaucoup ont déploré le fait qu’il n’y ait pas eu d’ateliers au cours desquels les jeunes devraient bénéficier de votre expérience. Quel est votre commentaire ?

C’était une opportunité en effet. Échanger avec ces artistes est toujours bénéfiques pour les jeunes, mais aussi pour les artistes. Mais Abidjan ne doit pas rougir de cette situation. Ni Dakar, ni Casa n’a fait plus dans ce domaine. Il faut peut-être l’envisager pour les étapes suivantes.

Pour coller à l’actualité, il est de plus en plus question du retour des œuvres d’art africaines sur le continent. Certains disent que c’est le juste retour des choses tandis que d’autres répliquent que l’Afrique n’a pas les moyens de conserver ces œuvres. Quelle est votre position ?

Il faut être cohérent tout le monde a dénoncé à un moment la spoliation de notre patrimoine artistique. Ceux qui circulent dans le monde se rendent compte du potentiel des Africains en matière de création au niveau des musées qui présentent le travail de nos ancêtres. Ces œuvres ont rempli leur mission en contribuant puissamment à l’érection du monde moderne. L’art moderne en a donné la preuve. Le contexte du monde qui est celui du questionnement sur le futur ne peut pas ne pas nous interpeller. Ceux qui pensent que l’Afrique n’est pas prête à accueillir ces œuvres ont peut-être raison vu l’état des infrastructures. Cela me fait penser à cette phrase de Lumumba : le pays exige de nous des solutions. La place de notre patrimoine est chez nous ; le problème c’est comment l’organiser. Restituer est un mot français, retourner les œuvres à leurs propriétaires. Nous partons de la communauté locale à l’État c’est-à-dire l’expression organisée d’un pays. La restitution est différente de la délocalisation. Si on met les œuvres dans les mêmes conditions muséales qu’en occident, cela s’appelle délocalisation parce que le rapport avec ces chefs-d’œuvre ne change pas. Il faut par conséquent imaginer une pédagogie particulière pour que les populations se les approprient. Dès lors au niveau de nos états, il faut imaginer notre développement autrement. Nous devons nous habiller autrement, construire autrement, concevoir nos villes autrement, manger autrement, créer artistiquement autrement. Nos intérieurs doivent être conçus autrement. En un mot, architectes, designers et autres artistes, urbanistes etc… sont interpellés.

Prête-moi ton rêve. Un projet pour lequel vous êtes prêt à faire le tour de l’Afrique ?

En effet, c’est une initiative de haute portée pédagogique. Un leadership politique approprié, un secteur privé impliqué, un agenda pertinent, bref un bon prétexte pour parler à nous même.

Votre mot de fin

Pensons notre place dans le monde.

 

Raymond Alex  LOUKOU