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Freedy TSIMBA : “Cette exposition est une belle façon pour l’Afrique d’honorer ses créateurs”

Raymond Alex Loukou | | Art contemporain

Freedy Tsimba est un plasticien congolais connu et reconnu pour ses sculptures monumentales. Dans le cadre de l’exposition « Prête-moi ton rêve » qui s’est déroulée du 12 au 19 mars dernier à Abidjan, “l’avaleur d’espace” de Kinshasa a posé pour la première fois ses œuvres en Côte d’Ivoire. Artiste engagé pour le développement culturel de l’Afrique, Freedy Tsimba revient dans cette interview sur ce qui l’a poussé à prêter son oeuvre pour ce projet et sa volonté de soutenir ces initiatives qui permettent au continent de se réapproprier sa propre culture afin que les générations à venir aient des repères. 

L’étape d’Abidjan était-elle fondamentale pour vous ?

L’étape d’Abidjan était importante parce que la Côte d’Ivoire est un grand pays de la culture en Afrique. Plus l’exposition tournera, plus nous aurons montré nos créations à nos populations. Elles auront d’autres interprétations. Nos œuvres voyageront aussi dans leur mental et subconscient. Moi je découvrais aussi pour la première fois le sol ivoirien grâce à “Prête-moi ton rêve”.

Pourquoi avez-vous adhéré à ce projet ?

Si j’ai adhéré à ce projet c’est parce que c’est un projet riche qui nous donne l’opportunité de montrer nos créations en Afrique d’abord. Et ce projet réuni des artistes du continent et le choix des artistes est une grande complémentarité entre nous depuis des années nous participons à des projets beaucoup plus à l’extérieur de l’Afrique mais rarement en Afrique.  Pour la première fois un projet donne la primeur à l’Afrique multiple et créatrice.

Qu’est-ce qu’il représente personnellement pour vous ?

Pour une première fois qu’une oeuvre que j’ai créée en Afrique au Maroc circule et est présentée avec autant de professionnalisme, m’ouvre des fenêtres dans des pays où nous n’avons pas toujours la possibilité d’exposer.  On ne doit pas oublier que voyager à l’intérieur de l’Afrique n’est pas donné. En plus avec autant d’œuvres pour une visibilité extraordinaire.  Bravo aux organisateurs qui se sont impliqués avec volonté et détermination.

Est-ce une façon singulière pour l’Afrique de reprendre l’initiative dans le domaine des arts visuels ?

Je pense que c’est une façon pour l’Afrique d’honorer ses créateurs. C’est une grande première. Cette initiative montre les créateurs d’Afrique autrement et je suis sûr que cela suscitera d’autres projets à l’intérieur du continent entre artistes-peintres. Cela doit être aussi valable pour les artistes visuels, les dramaturges, les chorégraphes, les photographes… et j’en passe !

Quelles pièces avez-vous exposées et quelles significations particulières portent-elles ?

J’ai présenté l’oeuvre “Les amants du Fort de Romainville “deux personnes séparées par une grille. Une oeuvre monumentale faite avec des cuillères ramassées dans les rues de Kinshasa et du grillage. Ces cuillères sont ramassées par les enfants qui vivent dans la rue communément appelés “Shegués” dans le jargon kinois cela signifie “Enfants de la rue”. Ils les ramassent et viennent me les vendre dans mon atelier “le couloir humanitaire” au prix du neuf. C’est ma façon de nous aider.  Cette oeuvre mesure 275 cm x150 cm x 60 cm. C’est une histoire sur la déportation la période, trouble 40-45.

Mon passage dans ce lieu à la Mairie de Lilas m’a donné une de mes œuvres que j’apprécie vraiment par son contexte (1940). Les militaires allemands arrêtèrent les femmes non mariées, disons fiancées qu’ils détenaient au Fort de Romainville comme prisonnières. Après, ces femmes étaient déportées ailleurs. Souvent elles ne revenaient plus ! J’avais envie de transcender cette histoire. Un couple séparé mais que la séparation n’a pas réussi à vaincre car la femme s’est retrouvée enceinte ! Donc l’amour a triomphé !

Vous êtes reconnu par vos pièces monumentales. Est-ce votre identité ?

J’adore les œuvres monumentales. C’est magique la confrontation avec le contemplateur. Le dialogue c’est ce que je cherche d’abord pour moi-même. Il y a de l’espace. Je cherche à me venger du manque d’espace. Dans mes débuts j’avais un atelier de 1,50 m de large sur 15 m long je n’oublierai jamais ça.  Je fondais le métal en fusion dans ce lieu-là ! C ‘était dangereux ! Je me considère comme un survivant ; alors maintenant je cherche de l’espace à travers mes œuvres ! C’est vrai il y a des périodes. Cette période est monumentale !

Etes-vous d’accord avec le commissaire général de l’expo qui a affirmé que les artistes de par leurs créations aident le citoyen à donner des couleurs à leurs rêves ?

Bien sûr !  Je pense que nos œuvres parlent, donnent la parole aux personnes qui contemplent nos œuvres. Nos œuvres font voyager les visiteurs donnent aussi d’autres pistes à ceux-là qui les regardent. Nos œuvres sont des livres, ce sont aussi des chants, des passages. L’œuvre est souveraine. Elle peut transporter, causer du chagrin, de la joie… Le Prof Yacouba Konaté, commissaire général de l’expo a de l’expérience. Quand il nous dit que les œuvres donnent de la couleur au commun des mortels je suis d’accord avec lui !

Avez-vous l’impression que les artistes ont assez fait pour transformer le monde ?

Si certains artistes au Congo dénoncent des choses dans leurs œuvres et que vous estimez que rien ne change, c’est à vous de voir. Je pense que le rôle de l’artiste c’est d’abord de s’exprimer, de se décharger, de remplir sa tâche de créateur d’abord pour lui.  Il est libre. Les artistes ne sont pas des donneurs de leçons. La route que la politique prend n’est pas forcement la route que l’art prend. Ils sont d’abord créateurs. Ils peignent leur société. L’art n’est pas ou ne sera jamais la parole de l’évangile ou le coran. Tant que la vie sera sur terre l’art résistera à l’usure. Si les choses n’évoluent pas ce n’est pas vraiment la faute aux artistes. Le chanteur Luambo Franco chantait des chansons formidables qui ont laissé des empreintes et qui sont devenues des repères pour stigmatiser certains comportements et faits sociaux dans des chansons comme “Mario”, “Mamou” et j’en passe. Dans des tableaux naïfs des années 70 “Bitumba ya bana kokota te” qui montraient le danger des bagarres des enfants. Si les parents s’y mêlaient cela risquait de dégénérer en bagarre entre adultes. C’était des œuvres qui conseillaient aussi mais il n’est pas dit que les parents ne se battaient pas ! L’artiste est en avance, il continue sa route !

Pour vous donc “Prête-moi ton rêve” à sa partition à jouer dans ce tableau peu reluisant

Pour moi “Prête-moi ton rêve” est une mosaïque à plusieurs pistes. C’est des expositions dans une exposition. Chaque rêve s’y retrouve. C’est un voyage enrichissant ! Quand on pénètre la porte de cette exposition en sortant on n’oublie pas. C’est ça la force de cette expo.

La création du musée des cultures contemporaines Adama Toungara est-elle une initiative à encourager ?

Bien entendu ! ce musée est une initiative à encourager dans nos pays. C’est des lieux de pèlerinages, de voyages intérieurs pour nous adultes et enfants. Il y a de la valeur dans les créations, il faut des lieux pour les préserver. Des lieux de préservation de la mémoire aussi où les enfants peuvent venir contempler. Monsieur Toungara a mis de l’argent dans la préservation de ces œuvres. Rien que pour cela il restera graver dans la mémoire des habitants d’Abobo et du reste du monde.  Il faut que les autres personnalités qui ont les moyens lui emboîtent le pas. Création de salle de spectacles, de cinéma dans d’autres pays aussi ! Car c’est par la culture que l’Afrique tire sa fierté.

Un mot pour conclure

Je suis pour le triomphe de la culture. Qui dit triomphe de la culture dit triomphe de la vie qui en découle !

 

Raymond  Alex LOUKOU