Interview :Grobli Zirignon
”l’art contemplation qui offusque l’esprit”
Par CELESTIN KOFFI-YAO
- Réalisé à Abidjan

Il s'appelle Grobli, Globli Zirignon, un vieux de 70 ans, heureux de vivre. Il est là, à Abidjan, engagé à fond dans la recherche en art-thérapie, une recherche pour le plaisir et tout se passe sans problème.100%culture est pour vous aller à la rencontre de Grobli Zirignon:le peintre, le philosophe, le thérapeute et l'écrivain.
 côté de l’art-thérapie, enfin d’abord, en quoi consiste tout cela et comment actionnes-tu tes activités, entre le travail de l’artiste d’un côté et le travail du thérapeute de l’autre?
Je dois dire que la thérapie m’a amené à me démarquer de l’art. A l’origine je me prenais pour un artiste peintre. Mon intérêt se portait sur l’écriture picturale et puis depuis que le souci thérapeutique a émergé, la peinture m’est apparue comme quelque chose de dérisoire. On se demande à quoi bon la peinture ? A quoi bon l’art ? Je suis tellement préoccupé par le souci d’exister, je suis tellement soucieux de maîtriser ces soucis-là que je n’ai pas le temps de prendre plaisir à la contemplation artistique. C’est devenu secondaire. J’ai tué l’artiste pour promouvoir l’art-thérapeute. Si j’ai une autre vision de l’art, c’est l’art expression, l’art idéogramme, l’art langage et non plus un art spectacle. Je crois même que si j’avais à militer, je militerais contre l’art spectacle, l’art contemplation qui offusque l’esprit, qui empêche de pénétrer l’art et de l’explorer pour savoir pourquoi on est là.
Je crois que l’art a fait beaucoup de mal aux hommes, il ramène tout à la surface des choses, il les a empêchés (les historiens) de plonger dans le réel et de connaître le réel. La domination de l’art a duré très longtemps et c’est un facteur d’aliénation. Dans l’art, la dimension esthétique est une chose qui maintient l’homme à la surface des choses. Quand je pense à l’art, je pense à cette figure historique, la Vénus Hottentote et devant elle un petit bonhomme qui était perdu dans la contemplation esthétique, qui marquait sa libido. Ce n’est pas pour rien que l’art pour l’art occidental a longtemps fait la promotion de la forme, les formes idéalisées, le modèle et de regarder l’autre pour recopier. Depuis ils ont fait des progrès, ils se passent du modèle maintenant, mais je crois que c’était une phase d’allégation qu’il faut dépasser. Le dépassement de ce stade d’allégation a été fait grâce à l’art africain. Dans l’art africain il n’est pas question de beauté gratuite ni de l’art pour l’art, c’est la connaissance qui domine. C’est le discours qui domine. Le fait d’être africain m’a peut-être aidé à m’orienter dans ce sens. En ce moment je suis intéressé par l’art-thérapie, l’art connaissance, l’art initiation. J’en suis là pour le moment et ça m’occupe entièrement.
concrètement tu t’écartes un peu de cette forme d’art qui met en avant l’esthétique à l’occidental, ce n’est pas non plus de l’art africain. Où te situes-tu ?
C’est de l’art, je ne copie pas. Je n’ai même pas envie, je ne suis même pas préoccupé de faire l’art africain, mais je crois que je rejoins l’art africain dans la mesure où je parle de mes préoccupations internes, de mes pulsions internes pour les orienter sur un support et pour ouvrager ce support là et aboutir à quelque chose qui est expressive et qui devient le langage, qui devient un idéogramme. C’est là, c’est à ce niveau que je me dis que je suis proche des africains, mais ce n’est pas dans la manière de travailler.
Quand tu dis que tu mets plus en avant la dimension langagière que veux-tu signifier exactement ?
Je veux dire que ce que je cherche, c’est de déboucher sur le conceptuel. Je suis pris dans les pulsions dans les sensations. Je dirais même que je suis dans un état d’aliénation dans le monde. Mon désir serait d’en émerger, non pas par la production des formes belles comme cela se fait et c’est là que je dis que la production de ces formes belles a justement pour effet d’emprisonner l’homme, de l’insérer dans son aliénation. Mon art se situe dans la révolte contre cet art qui a existé longtemps. C’est contre mon souci, mon désir d’être, peut-être que je me suis révolté pour faire l’art-thérapie. Si j’avais eu de beaux tableaux, je les aurais agressés, je les aurais détruits, je les aurais interprétés pour leur faire dire autre chose que la beauté qu’elles exhibent. Je ne me situe pas au niveau de la pensée, je ne parle pas de la pensée.
Je parle des pulsions, du vécu et en travaillant dessus, en maîtrisant ce vécu-là, je débouche sur des formes parlantes que j’appelle des preuves verbales. Donc je ne pars pas de l’extérieur pour aller vers quelque chose de l’ordre de la parole. Je pars de l’intérieur et je débouche comme l’art africain sur quelque chose qui a un sens. Quant à Duchamp et autres, je suis complètement différent d’eux. Tout cela pour moi c’est de la mystification, ce sont des jeux. Quand l’art occidental est révolutionnaire, je crois que c’est par opposition aux périodes qui le précèdent. Chaque génération de peintres réagit contre la précédente, veut faire quelque chose de différent de ce que les précédents ont fait et c’est cela qui fait soit disant l'histoire de la peinture occidentale. Je ne me situe pas là et pour moi tout cela est superficiel. Ça se situe dans le cadre de conflits duels inhérents à la civilisation occidentale. Ce sont des arts œdipiens. Celui-ci est là, je veux l’écarter pour mettre autre chose. C’est comme cela que l’art occidental a évolué, par négation des maîtres qui les ont précédés. Les Duchamp et autres révolutionnaires, je pense que ça été un jeu gratuit. Une volonté de révolution, mais pas la révolution.
Le caractère premier, je dirais même primitif de tes œuvres Le ton des grottes, la couleur des grottes qui nous font penser par exemples aux grottes Dogons ou aux grottes de Lascaux. Cette forme de minimalisme, de simplicité ou de simplification du trait. Ce ne sont pas des croquis, mais parfois c’est tout comme des croquis rapides, parfois poussés. Au-delà des formes de ton art, l’on pourrait dire que tes traits particuliers nous font dire parfois à tort que c’est la marque du fait que tu n’as pas fait d’école d'art. On s’attendrait à trouver quelqu’un de naïf et l’on est surpris en discutant avec toi de trouver une peinture qui n’est pas aussi simple que cela.
En effet, je n’ai pas fait l’école des Beaux-arts, je n’ai même pas du tout eu envie d’en faire. Je n’ai jamais regretté, pas plus que je n’ai été à l’école de musique. Je me suis assis devant un piano, devant des instruments de musique et j’ai dialogué avec la musique, j’ai sorti des choses qui me paraissaient intéressantes. Ce qui compte chez moi, ce n’est pas la création artistique. Ce qui compte chez moi ce n’est pas d’être artiste. Sans prétention, je me fiche radicalement des maîtres actuels et passés. Ils ne m’apportent rien. Je n’ai pas besoin d’eux. Je suis quelqu’un qui réagit contre ce qui lui paraît inutile et qui cherche quelque chose de gratifiant, d’essentiel. Je suis comme quelqu’un qui est perdu dans le monde et qui cherche sa voie, c’est tout ce qui me préoccupe. Mon désir c’est de trouver une voie qui me mène hors du monde, hors de ce monde là. C’est à cela que je travaille, c’est cela qui m’a inspiré ces formes-là. Trouver quelque chose. Ce n’est même pas le désir de faire comme les ancêtres préhistoriques, ce serait artificiel. J’avais commencé à faire quelque chose que je n’aimais pas, alors j’ai pris des craies et j’ai effacé ces choses-là. Cela s’est imprimé dans ces cartons et ça a produit cet effet-là qui m’a plu après coup. Ça m’a paru intéressant. Il m’a semblé que c’est ce que je voulais.
Je peignais par hasard à la Cité d’Antony (Résidence Universitaire Jean Zay d’Antony, France), je suis tombé sur ces cartons enduits de Kaolin et par hasard j'ai découvert cette technique de grattage et de frottage qui m’a plu, qui m’a rappelé les vieux murs d’Afrique et peut-être la peinture rupestre.
Quand j’ai exposé au Grand Palais, les maîtres là-bas m’ont dit : « est-ce que vous savez que vos peintures ressemblent aux peintures rupestres ? », j’ai répondu que je n’avais pas eu envie de faire comme les peintres rupestres et que c’était venu comme ça.
Je pense qu’après des années d’analyse et de travail sur l’inconscient, j’ai pu faire suffisamment d’ouverture dans mon inconscient et cela m’a amené à quitter ce « monde » et à régresser vers ces époques très reculées, vers les ancêtres. En y réfléchissant, cela a été pour moi une source de joie de rencontrer nos ancêtres. C’est une rencontre avec un passé très reculé. Une expérience psychologique, initiatique et qui me comble de plaisir. J’ai le sentiment de me désaliéner en faisant ce parcours-là. C’est ce que je voulais. Je voulais quitter ce monde-là pour aller vers un monde que je ne connaissais pas, mais où je serais peut-être heureux, où j’aurais des racines, où j’aurais des parents dont je serais fier, en tout cas avec les parents avec lesquels je me sentirais à l’aise. En découvrant le monde préhistorique et ce genre de peinture-là, cela a été une manière de liquider mon aliénation et c’est ce que je continue de faire.
j’entrevois là, deux voyages. Dans l’un il y a le désir de t’élever, de sortir un peu de ce monde, d’aller voir ailleurs, hors de notre monde actuel dont on ne sait exactement où il nous mène. Tu dis que tu veux fuir ou quitter ce monde actuel-là, aller chercher autre chose et vers autre chose, le futur peut-être. Il y a aussi l’autre voyage contenu dans le désir de retourner vers une forme d’ancestralité etc. J’en arrive à me poser la question de savoir à qui tes œuvres s’adressent-elles donc?
Je pense que les choses se font et opèrent dans les rencontres. On ne s’adresse pas directement aux gens. On n’a rien à dire aux gens. On rentre en transe, on tremble comme les zirignons, comme les komians et les choses se manifestent. Peut-être qu’elles étaient en nous, peut-être qu’elles nous constituaient, peut-être qu’elles voulaient sortir, en définitive elles sortent, elles sont là. Du moment où elles sont là, c’est qu’elles devaient être là. C’est tout ce qu’on demande. Tout ce qu’on demande, c’est d'accoucher de quelque chose. Ce n’est pas de rencontrer les gens maintenant, ni les gens à l’avenir, ni les gens du passé. On souffre d’être habité par des choses qu’on ne connaît pas. Tout ce qu’on veut c’est de vomir, c’est de déféquer, c’est de parler, c’est de sortir tout cela de soi. C’est cela la thérapie peut-être. Les choses extérieures sont fades, insignifiantes, elles ne sont pas intéressantes alors on cherche. C’est dans ces moments-là que j’ai eu envie de casser la pierre. Étant donné que gratter, frotter, laver, faire toutes ces choses-là, me paraissait insignifiant, à un moment donné, j’ai pris un marteau et j’ai voulu casser. Jonas (un collaborateur) qui est là aussi a eu la même envie.
Casser la pierre qui est l’élément qui s’oppose à nous. Cet élément nous empêche de pénétrer le monde, de retourner dans le monde, au sein de la mère. C’est une forme de lutte contre la difficulté de vivre que j’exprime, que ce soit par l’interview ou autrement. Quand je suis là, il y a un moment où je me sens mal à l’aise, je prends mon stylo et j’écris des choses pour les sortir de moi ou je vais dans mon atelier et je gratte. Je change des tableaux que je trouvais beaux, il m’est arrivé de détruire des tableaux qui étaient très beaux, car à ce moment-là j’avais envie d’évacuer des pulsions. C’est très heureux si je peux laisser de beaux restes, si je peux laisser quelque chose de significatif, relativement, des déchets significatifs. Mon désir était sensiblement de me libérer de ces pulsions dévorantes qui me rongent l’intérieur plutôt que les déporter sur les autres, de faire la guerre, de me disputer avec les gens. Je déporte cela sur un support, sur une toile, sur un carton ou sur n’importe quoi. J’essaie de sortir tout cela pour m’humaniser. Je cherche plus d’humanité. Je cherche une humanité authentique. Comme j’ai été encouragé dans cette évolution-là, je continue parce que je pense que l’art-thérapie est accoucheuse d’humanité. C’est pour cela que j’en fais la publicité et que j’en fais mon occupation exclusive.
Qu’est-ce que tu es en train de mettre concrètement en place? Tu m’as dit que tu mettais quelque chose en place, un mouvement, une sorte de structure artistique.
J’ai plus de soixante-dix ans, je n’ai pas peur de la mort, mais je pense à l’éventualité de la mort dans les cinq ans à venir. Soixante-quinze ans c’est beaucoup déjà et quatre-vingt ans c’est beaucoup, c’est même trop parce que j’ai beaucoup souffert, je suis fatigué. Je ne suis pas pressé de partir, mais si je devais partir, je ne pleurerais pas, mais cela m’amuserait, je prendrais plaisir à enclencher un mouvement, un mouvement d’initiation à travers l’art-thérapie, de ressourcement de l’homme aliéné grâce à l’art-thérapie parce que l’homme est aliéné et l’art-thérapie est la source technique qui peut l'amener aux origines pour le structurer et pour l’authentifier.
Qu’est-ce qui t’a amené à la littérature ?
J’éprouvais le besoin de m’exprimer, comme le dit une expression ivoirienne: «de me chercher». C’est le désir de me chercher qui m’a amené à l'écriture et même à la musique. Écrire des poèmes et finalement à faire de la peinture. En musique j’ai enregistré une vingtaine de cassettes que je trouvais bien et que j’ai confié à un ami pour qu’il les garde dans la chambre froide de la télévision, je ne sais pas s’ils existent toujours, mais c’est pour verbaliser mon vécu. Mon premier texte « Épaves » était la transcription comme un jet de mon vécu. J’ai exhalé mon souffle sans souci de faire de la littérature. Nous l’avons, ma femme et moi édité à compte d’auteur pour l’assumer complètement. Ensuite est venu le texte « Dispersion » qui est le deuxième. Je ne considère pas « Épaves » et « Dispersions » comme des livres comme on le conçoit dans le milieu littéraire ; c’était à usage privé pour moi et pour mes enfants qui n’étaient pas encore là. J’étais bien étonné que ces écrits soient considérés comme de la littérature, c’était malgré moi que mes professeurs de littérature l’ont considéré comme de la littérature et qu’ils l’ont mis dans des anthologies. J’ai fini par les assumer comme des livres, si les spécialistes eux-mêmes le veulent ainsi. C’est l’anti-écriture qui m’a toujours animé, pour moi c’était des pulsations.
Des pulsations au même titre que dans tes tableaux ?
Oui c’est exactement la même chose. Dans mes tableaux je jetais la matière, dans l’écriture je jetais des mots. Il y a la dimension plastique, physique et la dimension verbale et linguistique. Je n’avais aucune ambition en créant. Les grands maîtres comme Zadi Zaourou m’ont convaincu et m’ont fait croire que je faisais de la littérature. Zadi a imposé «Dispersions» à ses étudiants. Makouta qui est un grand écrivain et professeur de lettre congolais a produit des pages et m’a fait des compliments dans «Anthologie de la littérature africaine» et plus tard Maurice Bandaman s’est aussi intéressé à «Dispersions».
De quoi parles-tu dans «Dispersions»?
Je me sentais comme une épave dérivant sur la mer de l’existence. Je me suis senti dispersé aux quatre coins du monde à la manière d’Osiris. L’idée de «Dispersions» entraînait l’idée d'une possible réunification. J’entrevoyais l’idée de me récupérer, de me renforcer. C’est un recueil de poème. Je voulais me ré-approprier mon être. «Dispersions» a été écrit en Côte d’ivoire en 1982. La Côte d’Ivoire m’apparaissait comme un pays inexistant et dispersé. Le boum économique aidant, nous étions en plein jeu. L’idée vient aussi de la distraction, de la jubilation.
Cela m’a fait du bien c’était comme un texte thérapeutique et tout comme dans mes tableaux. Après « Dispersions », j’ai fait des progrès et «Point de Suture» en est la preuve et la trace.
Qu’engages-tu comme réflexion dans «Point de suture»?
Dans « Point de Suture », j’ai ressenti la nécessité de l’unité. J’avais l’impression d’être divisé auparavant et se manifestait le besoin de réunir les lèvres de la cicatrice. Je me suis senti existé de la situation d’épaves et de dispersions. Je me suis senti un être vivant et pensant, parlant de son existence. Il émerge dans « Point de Suture » la notion de sujet. C’est le moment de ré-appropriation de mon être. Cela m’a encore encouragé à d’autres écritures.
Le texte centré dans la page, c’est de cette manière que je pense. Il y a peu de textes sur les pages, c’est une suggestion, c’est un système de textes pré-verbaux non développés que je saisis dans leur existence. Une idée qui se boucle, qui émerge et atteint sa perfection sur une page. Une idée retenue et composée en livre. C’est cela mon esthétique, c’est de cette manière que j’écris, c’est pour sacrifier à la nécessité de faire des livres. L’Harmattan m’a obligé à remplir les pages et non trois lignes, quatre lignes. Il parait que les pages vides sont plus chères que les pages pleines. Dans mes textes, c’est l’idée qui m'intéresse, le génie de la philosophie, j’habille mes idées de quelques fleurs etc. Ce n’est pas la poésie qui m'intéresse, c’est la philosophie. C’est une lecture, une vision dans la confusion du monde.




