Débat/Identité culturelle: De l’inspiration et de l’expiration
Par CELESTIN KOFFI-YAO
- Réalisé à Abidjan

Lors d’un barbecue en ce début de mois d’août, où je me retrouvai seul africain, seul homme Noir parmi un groupe de trente personnes Blanches comme cela m’arrive souvent quand je suis en déplacement en Europe. (le facteur de reconnaissance même de ma différence n’est pas/plus innocent).
Sans que cela n’est un quelconque rapport avec la prise de conscience de mon « identité colorée » ou plutôt de mon identification visible parmi ces personnes Blanches, je posai la question à un ami bâlois, de savoir ce qu’il pensait au fond de l’identité culturelle. Il me répondit spontanément dans une première formule : « c’est l’inspiration et c’est l’expiration ». Ayant vite constaté ma surprise face à sa réponse et ce qui s’apparentait à ses yeux comme une déception de ma part, l’ami s’empressa d’ajouter dans une seconde formule plus longue et élaborée que l’identité culturelle est toujours un choix qu’opère un sujet donné. De fait pour lui elle n’est jamais définitivement fixée et figée dans le temps, elle est mouvante et s’accorde au lieu de vie à travers des systèmes d’intégration du sujet dans un corpus donné tout en écartant ou en étant obligé par ce corpus même ou par la société d’accueil de mettre à l’écart des habitudes ou des attitudes acquises certainement ailleurs (mais pas obligatoirement). En somme on choisit son identité culturelle dans un espace de temps.
Du choix de l’identité culturelle temporelle
Ne nous bornons pas à définir aujourd’hui l’identité, le culturel et l’identité culturelle, qui sont des notions subjectives, de dépassement et à multiples variantes. Nous n’y parviendrons certainement pas ou nous le ferons toujours de manière approximative et difficile si nous n’engageons pas nos définitions dans des exemplifications extrêmement précises. Une identité culturelle n’est certainement plus ou pas l’élément subsumant et le gage de l’appartenance de l’individu à une race seule, à une culture seule ou plus prosaïquement d’une race unique à une culture unique ou d’une culture particulière à une race particulière, ni même de l’essence auto-qualifiante d’une entité sélective pure (l’a-t-elle jamais été ?).
Autrement dit il n’y a plus à créer de collision véritable entre l’épiphénomènologie de la couleur de la peau blanche, jaune, noire etc., et la phénoménologie de la culture. Nous pensons à la formule de Gaston Kelman « je suis Noir et je n’aime pas le manioc ». Même si aimer le manioc n’a rien de honteux et d’abominable, Gaston Kelman veut nous signifier que sa consommation s’apparente à un critère d’identification propre au Noir et in fine à un acte culturel. Or Kelman revendique ouvertement la culture française pour lui-même et pour sa famille. De fait Kelman se désolidarise d’une activité qui peut être vue comme une contrainte culturelle, voire un déterminant dépassé ou / et à dépasser, non pas au sens où l’acte de manger du manioc est mauvais en soi, l’avons-nous dit, mais au sens où pour Kelman, tous les noirs ne sont pas à loger culturellement ou culinairement à la même enseigne. Pour Kelman les Noirs ont la capacité d’opérer des choix à tout moment. Il faut éviter le sophisme et l’analogie du : « je suis noir donc j’aime le manioc » ou « j’aime le manioc donc je suis noir », même s’il faut mentionner que, ne pas aimer le manioc n’apporte fondamentalement rien de plus ou de moins au Noir et ne fait pas de lui de facto quelqu’un d’autre.
Un Noir reste un Noir, avec, porté sur sa personne les mêmes préjugés quel que soit ce qu’il se concocte dans le secret de sa cuisine. Pour autant, tel que brocardé « je suis noir et je n’aime pas le manioc » l’on croirait que le manioc est un déterminant de race Noir ou un additif sérieux et que celui qui ne le consomme plus est moins Noir que les autres ou du moins, moins sauvage. Dans ce sens-là, Jean-Louis Sagot-Duvauroux est plus explicite quand il stipule au titre de son essai « On ne naît pas Noir, on le devient ». Il y a donc un « devenir Noir » au sens de Kelman dans la consommation du manioc et autres mets du même genre. Il y a une perte d’identité Noir ou une perte partielle d’identité Noir dans l’abhorration du manioc. Une identité culturelle n’est donc rien en soi si elle n’est pas accompagnée d’une unité de mesure temporelle et d’auto-détermination du sujet vis-à-vis de lui-même, des autres et de son environnement de vie.
Il n’y a plus lieu de considérer l’identité culturelle comme une construction déterministe, invariable, avec quoi l’individu naît une fois pour de bon et qui peut même occasionnellement être dangereux au sens d’Amin Maalouf (Identités Meurtrières). Pour Maalouf, tout individu a beau brandir son identité culturelle multiple comme un métis culturel, d’aucuns iront toujours lui demander : « vous dites que vous êtes français ou tel… mais au fond de vous-même que ressentez-vous ? » « A quelle appartenance parmi vos revendications culturelles multiples vous sentez-vous plus proche ? » Y a-t-il d’ailleurs une profondeur insondable de l’identité culturelle que l’individu pour des besoins d’une cause donnée n’avoue jamais ?
L’on pourra donc voir l’identité culturelle comme une banque de valeurs et de données universelles inépuisables au sein de laquelle peut se construire l’être en devenir, au fur et à mesure de sa vie et jusqu’à sa mort. La carte d’identité pourrait bien illustrer le caractère prosthétique ou l’objet-prothèse devenu de l’identité et de la culture. La carte d’identité peut véritablement être la forme affirmée et brandie de l’identité culturelle (quand elle n’est pas falsifiée), au sens où l’on peut refuser de répondre à une question posée sur ses origines, quelles qu’elles soient, mais l’on peut difficilement refuser de présenter son identité à la police (par exemple) quand elle en fait la demande pour vérification. L’on peut être Blanc et être camerounais, ivoirien, sénégalais, zimbabwéen etc., avec l’apprentissage des contenus temporels linguistiques et culturels attachés à de telles nationalités, tout comme l’on peut être Noir et être français, allemand, autrichien ou suisse, etc.
Inspirer et expirer son identité culturelle
Si j’en reviens à la première réponse donnée par l’ami bâlois. Il est à noter que je n’étais pas déçu du concept de l’identité culturelle inspirée et expirée. J’appréciais cette formule et elle s’explicitait parfaitement dans la seconde formulation donnée. Je percevais bien le lien symbolique de cause à effet. Si j’interprète ce concept, en premier lieu, inspirer une identité culturelle peut être vu comme son acceptation. L’identité culturelle est assimilée à l’air qu’on inspire. Il n’y a rien de plus vital en effet que l’air inspiré par tout sujet vivant. Cet air précieux et nécessaire pénètre le corps de l’homme, plonge dans sa chaire vivante, dans ses entrailles, dans ses racines séculaires et touche au plus profond de son âme en permettant son maintien en vie. L’inspiration et l’expiration ne se perçoivent pas comme des choix de l’homme, car l’homme est bien obligé d’inspirer et d’expirer pour vivre.
Sans cet air inspiré, sans cette inspiration involontaire, il n’y a point de vie. Refuser d’inspirer est suicidaire. De fait, sans toute forme d’identification culturelle inspirée et acceptée, il n’y a plus de reconnaissance de forme, il n’y a plus d’apparition formelle possible des choses. L’inspiration et l’expiration à l’aune de l’identité culturelle sont à voir comme des concepts réguliers et redondant, d’acceptation de valeurs et de rejet de valeurs. L’une des valeurs, dans un jeu de rôle chasse l’autre dans une relation d’opposition et de complémentarité à la fois.
Le flux de l’air que nous inspirons et expirons, est assimilé au mouvement de chassé-croisé de nos valeurs dans notre corps. Il y a des valeurs que nous acceptons aisément et d’autres que nous refusons et/ou que nous sommes contraint d’abandonner ou de rejeter de nous-mêmes au risque de périr parce qu’elles ne correspondent plus à notre état d’être comme l’air impur, devenu impur, rendu impur par autrui, pour autrui (holocauste), que nous refusons d’inspirer au risque de périr dans les deux cas. Refuser d’inspirer l’air impur et périr d’asphyxie – inspirer l’air impur et périr d’empoisonnement ou d’intoxication. Dans un corps, il ne peut pas avoir que l’acceptation et l’entrée des valeurs. Il y a également la sortie et le rejet des valeurs. Pour éviter toute forme d’étouffement morale ou intellectuelle, l’homme opère des choix quand il a la pleine possession de son esprit. Il farfouille dans des valeurs qui sont mises à sa disposition pour y puiser ou y inspirer des substances d’intégrations essentielles à son équilibre, à son intégrité physique et psychique. De même il a l’attitude d’expirer et de rejeter tout ce qu’il juge inadapté, souillé, impur, inutile en l’état.
A son tour l’ami bâlois me demanda ce que je pensais de l’excision. Et là brusquement nous constations tous deux que nos voisines tendirent l’oreille, intéressées comme elles étaient par la réponse que je donnerais à cette question des plus polémiques. Quel est le sens que nous donnons à l’excision dans l’identité culturelle ? L’excision est-elle d’ailleurs une valeur culturelle ou d’identification culturelle tout comme la scarification en Afrique et dans le monde, etc. Bien entendu, sans défendre l’ignominie de l’excision, je rétorquai par une pirouette pour faire débat, à savoir si même la circoncision ou même l’insertion des cuves dans les lèvres inférieures étaient plus ou moins acceptables ou dommageables pour le corps humain que ne le serait l’excision. Il fallait voir globalement l’affaire de l’intégrité du corps humain que de parer aux effets de manchette et de mode des jugements et des condamnations ?
La discussion s’arrêta là. Chacun en restera à ses convictions profondes et transversales tout comme semble l’être devenue l’affaire de l’identité culturelle.




