Découverte/Fondation Charles Donwahi:Renaître autrement par l’art et la culture
Par CELESTIN KOFFI-YAO
- Réalisé à Abidjan

En franchissant le portail principal d’accès à ce charmant domaine privé de feu le Président Charles Bauza Donwahi, tenant désormais lieu de Fondation estampillée depuis le 25 avril 2008, du sceau de l’Art Contemporain, on se laisse surprendre par la qualité des lieux.
Il n’est pas nécessaire de se demander, s’il est raisonnable de se préoccuper d’art et de culture dans un pays comme la Côte d’Ivoire qui garde à vif ses cicatrices de déchirures récentes ou sur un continent, où tant de maux creusent leur sillon de misère et de détresse. Les crises, les meurtrissures vécues, les misères humaines et la pauvreté, ne sont pas le propre de l’Afrique et en outre, elles ne sont pas véritablement antinomiques à l’éclosion des formes d’arts. Peut-on d’ailleurs penser que l’art développé à travers l’objet de ce type de fondation peut être une solution parmi tant d’autres à la guérison des maux d’Afrique ? La venue de la Fondation Donwahi en Côte d’Ivoire vient pallier une absence notable et criarde. Pour une première, elle fait dans la dentelle. Elle a le mérite d’aborder la question du cadre même d’exhibition avec un tel sérieux et un tel professionnalisme qu’il est à croire qu’elle ne fera pas long feu.
Un cadre spécial
A l’extérieur de la bâtisse, très vite, l’on est submergé par la verticalité des plans découpés en cinq grandes vagues créant une ambiance surréelle. Le contraste provoqué des tons intérieurs-extérieurs, rouge-blanc, tout en jouant à merveille sur les chauds et froids et sur les transparences. La vastité des lieux que la rétine ne finit pas de découvrir et de redécouvrir avec joie dans le vertige et l’implosion des sens, là où Duchamp Marcel aurait eu tort de remettre en cause cette capacité, même temporelle, d’impression positive et réflexive de l’oeil au profit de la pure intellectualité des choses. A l’intérieur de la bâtisse, l’on se perd par moment dans des sortes de labyrinthes, sans issues précises et orthodoxes pour nous retrouver subitement au point de départ de notre visite, au moment même où nous pensions être égarés. Un escalier hélicoïdal planté au centre d’une pièce centrale invite à prolonger en hauteur la visite, débouchant également sur d’autres parcours labyrinthiques et anti-minimal créés par l’abondance et l’exagération interne des découpes. Notre curiosité aiguisée se mêle à l’admiration puis à une forme de fierté indicible.
Un sentiment agréable nous y anime au plus profond de notre être pour nous suggérer encore plus la beauté des lieux ou nous titiller sur la folie immanente magnifiée et assumée des choses de l’art tout en mettant en abîme nos certitudes. L’objet central de la Fondation Donwahi, c’est la promotion de l’art contemporain à travers la peinture, l’installation, la vidéo, la sculpture, le dessin, la photographie, la musique la danse, etc., elle se donne d’être un pont entre les cultures d’ici et d’ailleurs pour devenir un lieu de référence, un espace de création, de brassage des cultures, d’expérimentation, de réflexion et de monstration particulière de l’art contemporain. La Fondation Charles Donwahi offre suffisamment d’espaces pour montrer l’art à l’extérieur et à l’intérieur, mais aussi pour montrer tous les arts de l’extérieur et de l’intérieur sous toutes leurs formes possibles sans courir le risque d’un ridicule. L’architecture particulière de la Fondation Donwahi, son étalement au sol, ses volumes géométriques superposés, anguleux et répétitifs, ses arêtes dures, figure le cubisme et même l’architecture cubiste.
Nous pensons exactement à la « Réservoir Horta de Pablo Picasso et à l’«Hôtel Martel» de Robert Mallet Stevens. Elle figure en outre l’architecture brutaliste, nouveau-brutaliste et même de façon étonnante l’architecture post-moderne. Ses façades évoquent certaines constructions de Paul Chemetov et Jean Deroche à l’instar du « Foyer de personnes âgées » de La Courneuve, le « Siedlung Halen » de Berne ; et même la « Maison personnelle » de Oswald Mathias Ungers de Cologne. La Fondation Donwahi prolonge bien, en dehors de l’esthétique cubiste des années 1900, l’esthétique architecturale d’une époque située entre 1950 et 1970. Elle donne l’impression d’avoir été spécialement conçue dès l’origine pour recueillir à terme les œuvres d’arts ou s’apparenter elle-même à une œuvre d’art. Elle se projette dans le dépassement des expressions normatives et de référenciations possibles si bien au niveau de l’architecturation que de la sculpturation de ses façades avec ses surfaces vitrées gémellées, ses découpes plurielles, ses grilles décoratives, ses entrées multiples, ses liens improvisés, parfois désordonnés et confus. Elle inaugure dans son genre et avant l’heure, l’hybride-sens et témoigne à sa manière, selon le « Petit Futé », de la construction avant-gardiste.
Une fondation en pleine mutation
Transformer complètement une maison privée en une fondation d’art requiert du temps et de la patience malgré la volonté de ses promoteurs constitués en majorité de collectionneurs privés, de mécènes, de galeristes et d’hommes et femmes d’affaires : Illa Donwahi, Alain Donwahi, Marème Malong, Issa Diabaté, Thiérry Fieux, etc., qui indépendamment de leur activité professionnelle propre ont une passion pour les arts visuels contemporains. De la chenille au papillon, la Fondation Donwahi pour l’art contemporain effectue de profonds bouleversements et des adaptations au niveau de ses plans originels pour prendre totalement corps et de l’envol. Au dire de Franklin Banquet, la responsable communication, l’institution n’a pas finie sa mue, elle est en plein chantier à travers des travaux de conditionnement, de décloisonnement et d’ouverture des parois, de reconfiguration des sources de lumière et d’éclairage. La Fondation est sur une pente ascendante en arborant au fur et à mesure les accessoires de son fonctionnement plein et entier tout en ayant pour références, entre autres institutions d’arts, le Palais de Tokyo, la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Pour l’heure, la Fondation Donwahi exploite les espaces seuls d’expositions. Elle sera à terme, équipée d’une bibliothèque et/ou d’une médiathèque d’art ouvert au public, une librairie, une cafétéria, une salle de conférence, des ateliers de formation aux métiers des arts pour un public spécialisé, des ateliers pour un jeune public, une résidence pour artiste. L’objectif est de faire de la Fondation un lieu d’échange, de convergence et de convivialité.
Depuis sa création, la Fondation a accueilli trois grandes expositions. Nous pouvons citer en interne, l’exposition thématique « Passion Secrète », du 25 avril au 25 juin 2008, regroupant les œuvres d’artistes comme, Soly CISSE, Serigne Mbaye CAMARA, TIÉBENA DAGNOGO, Tamsir DIA, VIYÉ DIBA, Salif DIABAGATE, Etiyé POULSEN, Iba NDIAYE, Claude FELDER, Nguessan ESSOH, Franck FANNY, Ablade GLOVER, Augustin KASSI, Jems KOKO BI, Souleymane KEITA, Théodore KOUDOUGNON, Salifou LINDOU, Pat MAUTLOA, Joël MPAH DOOH, Cyprien KABLAN, NDOYE-DOUTS, Sam NHLENGETHWA, Valérie OKA, Claudie POINSARD, Gerard SANTONI, Durant BASI SHILALI, Samir STENKA, Amadou SOW, Moussa TINE, WATT KANG, Issa KOUYATE etc. ; l’exposition monographique « Jean-Claude HEINEN, 50 ans de Peinture », du 23 avril au 18 juin 2009.
La Fondation Donwahi ne compte pas évoluer en vase clos. Pour Franklin Banquet, « une dynamique est en train de se créer en Côte d’Ivoire autour des arts contemporains et la Fondation ne peut rester seule dans son coin. Pour que cela marche, pour que la voix des mécènes et des promoteurs porte il est nécessaire d’évoluer « en synergie », elle s’ouvre aux initiatives extérieures dès l’instant ou le but est de mettre en avant et de redynamiser le secteur des arts et des arts contemporains en particulier ». C’est dans cette optique, que la Fondation Donwahi a hébergé du 22 novembre au 9 décembre 2007, la première édition du mémorable Festival International des Arts Visuels d’Abidjan AVA 2007, réunissant des artistes internationaux venus des quatre coins du monde.Dernier évènenement, en date du samedi 20 juin 2009, « Urbanity » vient marquer la célébration de la « Fête de la musique, à travers la danse contemporaine, la création acoustique, l’electro house, le hip hop et le ragga.
Nouveaux Printemps
Nous ne pouvons nous empêcher de penser que dans un contexte général où l’on attend de l’Afrique et des Africains qu’ils ne s’intéressent uniquement que de questions de matières premières agricoles ou de ressources minières, là où l’on ne parle que de scandale géologique, il est bon, de temps en temps de marquer des arrêts. Un premier arrêt pour cause d’une profonde introspection sur nous-mêmes. Examiner ce qui est bon pour nous et ce qui est moins bon pour nous. Avec la disparition rapide des bibliothèques (toutes formes confondues) et des salles de cinéma, nous croyions perdu à jamais ou en tous les cas, en grande souffrance l’idée même de promotion de l’art et de la culture chez nous. Or l’aura de l’Afrique ne saurait être indéfiniment associée à son sous-sol au risque de considérer les Africains comme de véritables abrutis, quand de l’autre côté, ses essences artistiques et culturelles traditionnelles ne finissent pas de nourrir savamment les fonds de collections des musées et des galeries du monde occidental. Les crises ne finissent pas, les hécatombes humaines persisteront tant qu’existera la vie, elles lui sont mêmes inhérentes, pour que l’on soit indéfiniment dans des attentes impossibles de leur fin, pour qu’enfin débutent ici et maintenant chez nous la promotion des scandales culturels de tous les temps. Du passé utile à l’ère exacerbée des échanges à l’aune de la mondialisation et de la globalisation, il n’est pas seulement bon d’avoir une fondation pour une fondation pour faire comme d’autres sous d’autres cieux. Il est bon d’avoir des fondations d’arts à la hauteur, qui viennent nous donner la pleine mesure de nous-mêmes, de notre créativité, de notre capacité de réinvention du monde et des perspectives que nous nous offrons d’échanger équitablement nos valeurs avec celles du reste du monde. La Fondation Donwahi pour l’art contemporain peut valablement être citée en exemple comme un jalon de développement.




