Kouao René Ayébi (maître-Sculpteur de granite) : « L’enseignement est un métier absorbant qui tue la pratique »
Par Koffi Celestin Yao
- Réalisé à Abidjan Läs artikeln på svenska

En Côte d’Ivoire, il est parmi les sculpteurs les plus réputés. Et ses créations ont dépassé les frontières du pays. Au Burkina Faso qui n’a pas encore entendu parler de la Vierge de Loango ? Cette pièce d’Ayebi témoigne de sa dextérité à dompter son art et surtout le granit. Partagé entre l’enseignement et la pratique de la sculpture, Ayebi est un habitué du Symposium International de sculpture sur granit de Loango organisé par Ki Siriki.
Maître Ayébi, vous venez d'arriver du Burkina Faso où vous avez été invité à participer au 9e Symposium International de Sculpture sur granit de Laongo du 15 février au 15 mars 2010. Une rencontre internationale regroupant des sculpteurs venant d'Europe, d'Amérique, d'Asie et d'Afrique. Vous nous direz exactement de quoi il s'agit. Mais avant, entre l'artiste plasticien sculpteur et l'enseignant de l'école des Beaux-arts d'Abidjan, comment souhaiteriez-vous que l'on vous présente ?
Je suis enseignant-sculpteur.
Des deux métiers, lequel occupe le plus clair de votre temps ?
C'est l'enseignement, c'est un métier absorbant qui tue la pratique. On donne beaucoup et on reçoit moins, c'est cela qui perturbe beaucoup la créativité, mais j'essaye tant bien que mal de ne pas perdre cette dimension-là, qui permet de structurer la sensibilité artistique. En tant que sculpteur, je dois être en contact permanent avec la matière parce qu'elle est chargée de connaissance. Il faut oser pour découvrir exactement ce qu'il y a à l'intérieur de la matière.
Est-ce que vous arrivez à concilier vos deux métiers ?
J'essaye tant bien que mal, mais le métier qui devait prendre le dessus est celui d'artiste-sculpteur. L'enseignement ne permet pas un niveau de travail qui convient à mes capacités.
Certaines personnes disent qu'on s'adonne à l'enseignement parce qu'il est difficile de vivre du métier d'artiste. Est-ce votre cas ?
Quand j'ai fini ma formation aux Beaux-arts d'Abidjan, je suis resté deux ans au chômage où j'ai dormi dans le salon d'un oncle. J'étais sans ressources et chaque jour, j'allais à la recherche d'un emploi spontané. Je ne pouvais qu'en venir à l'enseignement parce que je n'avais personne pour m'aider, c'était difficile.
L'enseignement est donc d'une importance capitale pour les artistes plasticiens ?
Pas du tout, c'est peut-être à mon niveau que je n'ai pas pu résoudre le problème. Certains ont choisi d'être des artistes libres, ils sont allés en aventure, aujourd'hui ils sont de grands artistes. Je peux citer quelques-uns de mes élèves qui sont aujourd'hui des sommités artistiques de la diaspora telles que Jems Robert Kokobi, Barthélémy Toguo. Ils ont choisi de faire ce métier, ils y sont parvenus, ils sont connus, ils ont les moyens. La situation sociale dans laquelle je me trouvais n'a peut-être pas libéré mon esprit à aller à l'aventure.
Qu'est-ce qui vous a manqué vraiment ?
je n'ai pas assez rêvé .
N'est-ce pas le goût du risque qui vous a manqué tout comme chez beaucoup d'artistes ?
C'est exact, je n'avais pas le goût du risque, c'est surtout cela. J'aime beaucoup mon pays. Je ne peux pas me sentir mieux ailleurs qu'ici et avec l'âge, cette situation stagnante, professionnelle et financière que me donne l'enseignement a fait son œuvre.
L'enseignement qui vous offre un confort douillet, n'a-t-il pas tué votre capacité de création ?
Le confort c'est idéologique, sinon réellement, dans l'enseignement, il n'y a rien. Je le dis pour moi. Il y a certes toujours un plaisir à tirer quand on se donne d'édifier des âmes afin qu'elles puissent apporter un jour leur pierre dans l'univers de la création artistique. C'est une véritable satisfaction, au début de ma carrière, je l'ai éprouvé. Plus maintenant, parce que je suis de plus en plus confronté à des étudiants qui ne comprennent pas, ils n'ont pas la sensibilité artistique.
Est-ce que vous éprouvez quelques regrets ?
Le regret que j'éprouve est l'impression de ne pouvoir assez donner maintenant. Je suis las.
Avez-vous entrevu des solutions pour parer à votre lassitude ?
Maintenant je veux bâtir des projets et c'est ce que je suis en train de faire. Des projets qui peuvent être de l'ordre de la création d'un symposium international de sculpture sur granit en Côte d'Ivoire. Faire également un projet de réalisation de monuments nationaux. La mémoire sculptée de la Côte d'Ivoire n'est pas encore bâtie et il nous faut nous battre pour réaliser cela.
Vous avez été invité tout récemment au Burkina Faso, dans quel cadre se situe exactement cette invitation ?
Cette invitation se situait dans un cadre d'échange et de partage. C'est le Symposium international de sculpture sur le granit à Ouagadougou, initié par Ki Siriki et qui est financé tous les deux ans. Des sculpteurs de chaque continent sont invités à Laongo et chacun y vient pour tailler une pierre. L'œuvre reste là pour l'éternité. Je me rappelle le message que le Président Laurent Gbagbo a laissé dans le livre d'or : « dans la pierre, des créateurs du monde entier ont laissé des idées éternelles ». Cela veut dire que les Sculptures de Laongo représente un musée international dans la mesure où les œuvres que chaque artiste sculpte, restent en place pour le compte du Burkina Faso, dans un musée à ciel ouvert. Aujourd'hui, il y a près de deux-cent cinquante sculptures qui sont devenues un patrimoine international. Chaque jour, il y a des Américains, des Européens, des Asiatiques qui vont à Laongo découvrir ces merveilles. Quand on y arrive, on a l'impression de découvrir toutes les époques, les tendances artistiques de la préhistoire jusqu'au 21e siècle. Les artistes ont donné libre cours d'appréhender dans l'espace et dans le temps une forme qui est, in fine, le fruit de leur sensibilité. La communication qui accompagne ce patrimoine-là n'est pas suffisamment faite, ainsi que de spécialistes pour en faire une véritable mémoire mondiale. Pendant mon séjour, j'ai sculpté une forme dans une pierre qui avait la configuration d'un personnage couché, enveloppé d'un drapé. Cela m'a rappelé les momies égyptiennes. Je me suis dit qu'une momie égyptienne représente un roi, un souverain qui a servi les hommes avant de succomber. On a voulu que la dépouille de cette entité demeure éternelle. Quand ces idées me sont venues, j'ai décidé de tailler cette pierre couchée à la manière d'une momie, en réalisant un drapé et en y gravant des écritures plus ou moins égyptiennes, akans, etc. J'ai essayé de combiner notamment le drapé et les symboles en relief de poids à peser l'or. J'ai intitulé cela : « Le repos éternel de l'ancêtre de Laongo ».
Pourquoi êtes-vous autant attaché aux signes et symboles ?
Je rends d'abord hommage au Professeur Georges Niangoran Bouah qui nous a permis de découvrir les poids à peser l'or, figuratifs et abstraits. Je ne connais pas pour l'instant le langage ou la symbolique de chaque symbole. Ce que j'ai découvert, c'est cette richesse et diversité des compositions de poids sur le plan graphique. Comme Niangoran Bouah le disait, chaque poids est comme un livre ouvert qui nous donne un aperçu sur la connaissance de l'univers. Je ne suis pas initié à ces formes-là, mais je me dis que celui qui l'est mérite du respect, parce que ce qui caractérise l'humanité et l'évolution des hommes au niveau de l'humanité, c'est la connaissance. Et j'ai du respect pour les hommes de connaissance.
Sur quelle base s'est effectuée votre invitation à Laongo ?
C'est Ki Siriki seul qui peut l'expliquer. Il connaît beaucoup d'artistes, il les invite quand il veut, en les diversifiant. Certains artistes ont été par exemple invités plusieurs fois pour la qualité de leur performance, leurs connaissances accrues de la taille du granit et pour leur esprit de partage. C'est aussi par amitié et pour l'amour de ce qu'ils font. Ki Siriki est convaincu que les artistes qu'il invite vont apporter un cachet spécial au symposium.
L'artiste reçoit-il une prime à la création qu'il laisse Laongo ?
Rien, le voyage et le séjour sont seulement pris en compte. Un per diem est offert. La sculpture réalisée devient un patrimoine du Burkina.
Les artistes adhèrent-ils tous à ce concept ?
L'œuvre n'est pas récupérable dans la mesure où elle est réalisée dans l'espace naturel où les pierres saillent à fleur du sol. On ne peut même pas les déplacer, car ce sont des blocs de pierres naturelles.
On ne peut pas les découper et les extraire du bloc ?
Cela dépend du Burkina, mais à partir du moment où vous avez sculpté et laissé sur place la sculpture, elle ne vous appartient plus.
La sculpture est donc censée resté in situ. Si un jour vous constatez que votre œuvre se retrouve dans une galerie ou un musée, vous sentirez-vous trahi ?
Non je ne me sentirai pas trahi, je penserai que c'est l'œuvre qui voyage dans un autre espace digne de sa propriété et pour moi elle ne fera que continuer de vivre. Sachez cependant que l'espace de Laongo est considéré comme un musée à ciel ouvert.
Comment les gens ont-ils réagi face à l'œuvre que vous avez produite ?
C'est un symposium ouvert au public, il y a la présence de la télévision et de la population qui vient individuellement et par groupe. Les personnes sont assez curieuses, elles posent des questions. L'œuvre a beaucoup marqué les burkinabé, les ministres, etc., après mes explications les gens ont vraiment apprécié.
Qu'est-ce que vous gardez de Laongo en terme d'expérience ?
Avant l'expérience, je mentionnerai d'abord les opportunités. En cela, vu qu'il y a des artistes très professionnels invités, j'ai rencontré un mexicain au nom de Javier Astorga qui taille le marbre et le granit, il a une résidence à Beijing, il voulait m'y inviter en juin 2010 pour trois mois. Je lui ai dit que j'étais un peu occupé et que ce sera pour la prochaine fois. Il y a un symposium sur le thème de la voiture là-bas. Il faut créer une forme dans le granit, inspirée de la voiture de manière contemporaine.
Après une telle expérience, ce qui est intéressant c'est le fait que chacun essaye de faire partager ses acquis. Étant donné la permanence des actions à ce niveau, nous sommes motivés à opter pour la dimension très professionnelle de la sculpture.
Etes-vous revenu du Burkina avec une plus grande ouverture d'esprit sur les possibilités réelles dans ce domaine en Côte d'Ivoire ?
je reviens du Burkina avec l'idée de créer ici, un symposium international de la sculpture sur granit.
Qu'est-ce qui fait la force du Burkina à ce niveau ?
ce qui fait la force du Burkina, c'est que toutes les autorités et les couches sociales s'intéressent à la création artistique. Chacun vibre de l'art au point où à chaque exposition il y a trois, quatre, cinq ministres avec leur personnel, il y a une médiatisation et cela se fait naturellement. Les écoles sont étroitement impliquées, il y a des colonnes d'élèves qui visitent le site. Au sein de la population, il y a une conscience nationale, un trait d'union en rapport avec les questions de l'art et cela crée une harmonie.
Prioritairement que faudrait-il mettre en place pour atteindre le niveau du Burkina Faso et pour booster davantage le monde des arts chez nous ?
Il faudrait bâtir des musées d'arts contemporains et mettre en place un fond d'acquisition des œuvres au plan national et international. Il faut créer des symposiums et donner l'occasion aux artistes de s'exprimer de façon permanente.
Qu'est-ce que vous pouvez apporter vous-même pour la résolution de ces problèmes ?
Mon combat se situe en ce moment au niveau de la création du symposium sur la sculpture sur granit en Côte d'Ivoire. Mon souci, c'est de donner davantage à mon pays. Je voudrais qu'il soit bâti des monuments sur les personnalités qui ont marqué positivement notre nation.
Etes-vous concrètement organisé, vous les sculpteurs ?
Nous ne sommes pas organisés.
N'est-ce pas cela, la base du problème ? Qu'est-ce qu'il vous faut pour être organisé ?
Nous avons créé une association des plasticiens qui pour l'instant ne marche pas encore, or c'est à partir de là que nous devons résoudre de nombreux problèmes. Il nous faut défendre par exemple le principe des 2 % sur les édifices publics.







