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No.40
juillet 2010

Dossier: Littérature et théâtre en Côte d’Ivoire, 50 ans d’éveil des consciences!

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Les Belles-lettres ont accompagné, par des publications de référence, la nation indépendante.
En 1998, on pouvait dénombrer 120 auteurs ivoiriens ayant écrit 220 oeuvres, tous genres confondus, soit 79 romans, 25 recueils de nouvelles, 68 recueils de poésie et 48 pièces de théâtre. Du moins, si l’on en croit le Pr Bruno Gnaoulé-Oupoh, auteur cette année-là, d’un ouvrage de 444 pages consacré à l’Histoire de la littérature ivoirienne.


Au-delà du travail de recensement de cette création littéraire étalée dans le temps, ce livre dresse l'acte de naissance de la littérature ivoirienne moderne, dans une étude d'ensemble qui fait apparaître sa personnalité, son identité et son originalité.
12 années après, et à la faveur de la crise que traverse le pays depuis septembre 2002, ces statistiques ont connu une explosion quasi-exponentielle. Même si la qualité n’est pas forcément de mise pour toutes les publications. Mais il convient, toutefois et dans une démarche pédagogique, d’opérer une saisie diachronique de la production littéraire en Côte d’Ivoire à l’occasion de la célébration du cinquantenaire, bien que l’horizon originel remonte au 17e siècle, pour en saisir la quintessence.

Deux jeunes Assiniens (dont le fameux prince Aniaba) envoyés à Paris en 1687 par le roi Zéna et protégés par Louis XIV, ou encore l'école ouverte en 1882 par l'épouse du gérant de la première plantation de café accordée à un Français, par le roi Amatifou, pourraient être associés aux débuts du français en Côte d'Ivoire. Mais au-delà de l'anecdote, ce qu'il faut souligner d'emblée, c'est la richesse et la diversité des langues voltaïques, mandé, krou, akan ... animant la vie de l’aire géographique correspondant aux 322 462 Km2 du pays.

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Bernard Dadié, Amon d’Aby, Aké Loba..., en attendant les indépendances !
En oubliant que la langue française est une importation récente, on risque aussi d'oublier que les littératures africaines ont été orales avant d'être écrites. Les recueils de contes, de légendes et de proverbes de Côte d'Ivoire recueillis et traduits en français par François Joseph Amon d'Aby, Marius Ano N'guessan, et d'autres spécialistes de la littérature ivoirienne sont là pour le montrer.

Il n'en reste pas moins vrai que la littérature de langue française a connu un essor considérable en Côte d'Ivoire dès 1960. Au nombre des pionniers, on peut mentionner Aké Loba, Pierre Duprey de la Ruffinière ou Zégoua Gbessi Nokan, mais la figure de proue de la littérature ivoirienne est, sans conteste, Bernard Dadié, un des meilleurs écrivains de sa génération, toutes nationalités confondues. C'est à lui que l'on doit la première pièce ivoirienne de théâtre, Assémiwen Déhylé (1936), un des premiers romans, Climbié, et plusieurs autres oeuvres à succès.

Les soleils des indépendances et la renaissance littéraire
D'autres auteurs ont aussi su donner, juste au lendemain des indépendances, un relief et une diversité étonnante aux lettres ivoiriennes. Parmi eux, citons Ahmadou Kourouma, Jean-Marie Adiaffi, Zadi Zaourou, Isaïe Biton Koulibaly, Zegoua Gbessi Charles Nokan, Tidiane Dem, Amadou Koné, Grobli Zirignon, Paul Yao Akoto, Jérôme Carlos, Maurice Bandaman, etc.

Quand les femmes entrent en scène…
L'arrivée des femmes sur la scène littéraire suit de peu la publication, en 1975, de l'ouvrage historique d'Henriette Diabaté relatant La Marche des Femmes sur Grand Bassam. Simone Kaya publie un ouvrage autobiographique en 1976, Fatou Bolli un roman en 1977, et la nouvelle La Citadine de Regina Yaou est primée cette même année par les Nea. Peu après, sortent les premiers livres pour les enfants de Jeanne de Cavally. Au cours des années 1980, plusieurs femmes se lancent dans l'écriture et l'on assiste à une "entrée massive des femmes en littérature", comme le disait la romancière, poétesse et ex-présidente de l'Association des écrivains ivoiriens, Tanella Boni. Au nombre des écrivaines ayant émergé au cours de ces vingt dernières années, mentionnons entre autres, Anne-Marie Adiaffi, Véronique Tadjo, Flore Hazoumé, Gina Dick, Micheline Coulibaly, Assamala Amoi, Goley Niantié Lou, Ida Zirignon, sans oublier les auteurs de livres pour enfants Fatou Keïta, Annick Assemian, Muriel Diallo, la bande dessinée Aya de Yopougon de Marguerite Abouet, etc. A signaler aussi que plusieurs des artistes ayant contribué à l'épanouissement littéraire de la Côte d'Ivoire viennent des quatre coins de l'Afrique et du monde, par exemple la Sénégalaise Mariama Ndoye, la Camerounaise Wêrêwêrê Liking, les Françaises Marinette Secco et Marie-José Hourantier...

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Qui pour succéder à Adiaffi et Kourouma?
Depuis la mort de Jean-Marie Adiaffi et d’Ahmadou Kourouma, la littérature ivoirienne a perdu de sa verve sur le plan international, d’autant plus que ceux qui étaient censés prendre le témoin n’ont pas répondu présents à l’appel. En effet, après la disparition de ces illustres noms, la discrétion un peu surprenante de Zadi Zaourou, «Le maître», (qui a su tout de même nous gratifier dans les journaux de sa désormais célèbre Chronique des temps qui tanguent) et la retraite bien méritée de Bernard Dadié (icône vivante de cette littérature), l’on s’attendait à voir émerger Bandaman Maurice (Le fils de la femme-mâle) qui attendait depuis un moment dans l’antichambre de la gloire internationale et à un degré moindre, Véronique Tadjo (auteur de Latérite), qui par sa polyvalence, a su quelquefois attirer les projecteurs sur elle. Mais très vite, l’on s’est rendu compte que pour jouer à un tel niveau, il faut beaucoup plus que du talent. Le premier éprouve des difficultés à concilier carrière politique et littéraire tandis que la seconde, du fait de son éloignement de la terre natale, n’arrive pas vraiment à accrocher le lectorat local. Dès lors, une redistribution des cartes s’imposait.

Les «héritiers» sous les feux de la rampe
Isaïe Biton Koulibaly, resté égal à lui-même, a continué de gratifier ses lecteurs d’?uvres dont certains critiques estiment la qualité moyenne, mais adaptées à leur niveau. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, son lectorat compte parmi les plus importants de la place. Ce n’est pas son roman Et pourtant elle pleurait paru récemment chez Frat-Mat Editions qui le démentirait, lui qui fait partie des meilleures ventes en Côte d’Ivoire.

Camara Nangala, cet autre cadre de l’écriture ivoirienne, amoureux de sa liberté (il est l’auteur de Le printemps de la liberté), continue de tisser lui aussi sa toile. En effet, l’homme s’étant rendu compte que bien de maisons d’édition manquaient de volonté et surtout de professionnalisme, a décidé de créer sa propre structure afin de mieux vendre ses livres. Apparemment, cela semble bien lui réussir dans la mesure où ces dernières années, il a inondé les librairies surtout d’?uvres de littérature de jeunesse. C’est peu dire qu’il est l’idole de cette tranche d’âge en matière de littérature. Et il ne compte pas s’arrêter en si bon chemin.

Régina Yaou, elle aussi, continue de tenir sa place. En effet, pour mieux soutenir la concurrence, en plus de sa maison d’édition habituelle, elle a publié depuis quelques mois une ?uvre romanesque chez Cercle Edition. Flore Hazoumé fait également partie des espoirs de la littérature ivoirienne. Tant bien que mal, elle essaie de s’accrocher pour ne pas se laisser distancer dans cette lutte de positionnement. Dernièrement, son ?uvre, Au coin de la rue, la vie m’attendait, a reçu les éloges d’universitaires reconnus et c’est de bon augure pour la suite de la compétition.

Fatou Kéita fait aussi figure de cadre de la littérature ivoirienne. Ses thèmes favoris, à savoir la femme et l’excision, lui ont valu d’être retenue au programme scolaire avec son ?uvre Rebelle, ce qui est un honneur. Sa dernière ?uvre Quelques universitaires comme le Professeur Gnaoulé-Oupoh, Jean-Baptiste Kouamé, Yao N’guetta et bien d’autres, regardent un peu de loin cette lutte fratricide qui semble un peu les dépasser du fait de leurs productions limitées.

Les «mal-aimés» qui ont la cote pour tenir les rênes!
Ici, il s’agira, essentiellement, de deux auteurs, deux amis, artistes dans l’âme et nourris, pour l’un à la mamelle intellectuelle de Zadi Zaourou, et l’autre, à la sève ensemencée du reportage journalistique, qui n’entendent que donner corps à leur destin. Il s’agit de Tiburce Koffi et de Venance Konan. Ces «deux larrons en foire», ainsi que les qualifient certains de leurs pairs, sont arrivés depuis peu à la littérature, mais quelle énergie! Toutefois, s’ils sont soumis aux feux de l’actualité, ce n’est pas seulement à cause de leurs productions littéraires de haut vol, mais c’est surtout à cause de leur façon jugée «irrévérencieuse» de parler des personnalités qui incarnent les institutions de la République. Cela est peut-être dû à leur triple casquette. En effet, l’un et l’autre sont journalistes et anciennement militants actifs de partis politiques si bien qu’il est difficile de savoir à quels titres ils parlent quand ils prennent la parole. Cette façon de faire, même si elle plaît à quelques-uns, est mal perçue par certains intellectuels qui estiment qu’on peut dire la vérité tout en restant courtois. En effet, Tiburce et Venance, ayant certainement constaté qu’il manquait un véritable leadership au niveau de la littérature ivoirienne ces dernières années, veulent opérer un coup de force avec l’appui de puissants relais médiatiques, arguent certains critiques. Pour l’instant, cela semble bien leur réussir car, en plus de leurs coups de gueule quotidiens, il faut bien avouer que leurs ?uvres méritent d’être citées chaque fois qu’on parle de littérature ivoirienne. Pas seulement à cause de leurs titres volontairement provocateurs, mais aussi à cause de la qualité des thèmes traités et de l’écriture. Les prisonniers de la haine et Robert et les Catapilas, les deux premières ?uvres de Venance Konan sont un régal pourvu que l’on se départît de ses préjugés. Quant à Tiburce Koffi, dans un style à la limite de la prose poétique, il a su faire admirer son talent d’artiste. Terre de misère, L’embarras de Dieu et L’agonie du jardin sont des productions qu’il faut lire absolument pour comprendre le comportement atypique de ce «rebelle». Mais cela suffit-il pour faire de ces deux auteurs de véritables leaders?

Et demain?
Le domaine de l’édition en Côte d’Ivoire est d’autant plus difficile que les éditeurs ne s’intéressent, généralement, qu’aux auteurs qui ont déjà un nom. Leaders politiques, hommes de média, utilisent leur popularité pour entrer, «par effraction», dans le royaume littéraire. Il en est de Mamadou Koulibaly, Séry Bailly, Jean-Baptiste Akrou, Agnès Kraidy… Et bien avant eux, Diégou Bailly. Mais, certains jeunes passionnés n’entendent pas se laisser décourager par de telles pratiques. Et, avec la démocratisation de l’édition ces dernières années, ils espèrent prendre part au débat et avec des ?uvres de qualité.
Une note d’espoir suscité, en outre, par un regain de l’activité de promotion littéraire avec de nombreux prix, alliant qualité des hommes et des ?uvres. Il en est ainsi du Grand Prix africain de littérature d’expression française de l’Association Akwaba Culture d’Isabelle Kassi Fofana, du Prix Kalcéidra d’Alex Kipré, du Concours de la nouvelle de Frat-Mat Editions, du Prix Librairie de France Groupe des best-sellers.

Ombres et lumières du théâtre ivoirien
L'histoire du théâtre ivoirien montre à quel point les problématiques qu'il soulève reflètent les préoccupations sociopolitiques du moment, mais aussi combien il se met, aujourd'hui, davantage comme il y a 50 ans, au service de l'humanité tout entière pour créer une ?uvre d'intervention sociale et de sensibilisation, un théâtre utile.

Écrire une analyse plus que cinquantenaire du théâtre ivoirien en si peu de lignes est une gageure. La synthèse mérite cependant d'être tentée. Si au début l'impératif semblait être de répondre à la question de l'existence d'une production dramaturgique en Afrique, on accepte désormais le fait qu'elle est douée d'une vitalité extraordinaire– puisqu'elle envahit les champs d'action culturelle du monde entier.

Suivre ce parcours dramaturgique permet d'en saisir l'évolution, des premières timides tentatives aux choix récents bien plus décisifs. Cependant, les difficultés augmentent lorsqu'on se trouve confronté à une production moins livresque que jouée, au point que nous ne pouvons ignorer le conseil d'aborder le théâtre comme un tâtonnement, un balbutiement. Une hésitation entre ombres et lumières.

Des soubresauts indigènes au contraste actuel, après les 30 glorieuses 60/90
L'histoire du théâtre ivoirien est riche en anecdotes célèbres. Il suffit de penser à l'École primaire supérieure (Eps) de Bingerville dirigée par Charles Béart, au groupe d'étudiants choisis pour la prestigieuse école William Ponty, au Théâtre indigène de Côte d'Ivoire (Tici) de 1938 ainsi qu'au Cercle culturel et folklorique de Côte d'Ivoire (Ccfci.) fondé en 1953. Mais après les soubresauts printaniers dans les années 1960, le théâtre ivoirien connaît trois décennies glorieuses avec plusieurs écoles qui se chevauchent.

Retour sur un art intégral qui a connu succès et déclin sans pour autant disparaître.
Au début, le nationalisme ivoirien en gestation dans les années 1940/1950 se heurte à un colonialisme solidement enraciné qui contrôle et censure les sujets de représentation théâtrale; la moindre allusion à la satire politique et sociale est inadmissible. Le seul élément appartenant à la tradition et présent à l'intérieur du théâtre populaire est le défilé des personnages typiques des sociétés rurales – le sorcier, le guérisseur, le griot et plus tard le fonctionnaire parvenu ou le Blanc.

La totalité de la critique pèse sur les autochtones, étant les pièces axées sur l'assimilation des formes des pays colonisateurs ainsi que sur l'inestimable patrimoine de l'oralité. Ce sont les légendes et les coutumes de l'époque, l'histoire et les traditions ethniques qui l'emportent, avec une évidente finalité didactique. Trop répétitives, les productions des trente premières années du théâtre ivoirien gardent une certaine ambiguïté de fond. Pour l'impossibilité de mesurer l'univers blanc, les Noirs critiquent leur monde, rapporte Nataša Raschi in Pour une analyse plus ample et plus approfondie du théâtre ivoirien.

Dans une période historiquement et politiquement bouleversée, le simple fait d'organiser une telle activité distractive cache un projet bien précis: celui de reléguer l'africanité dans le primitivisme, dans une sorte d'enfantillage duquel les autochtones auront de la peine à se délivrer.