FRANCOIS KENCY: ”J’ai fait l’école de la rue…”.
Par Eric Tape Deleba
- Réalisé à Strasbourg
Auteur compositeur, interprète et arrangeur ivoirien de talent, François Kèncy pratique ce qu’il appelle « la musique ivoirienne ouverte sur le monde ». Dans cet entretien, il parle de son langage musical, mieux de sa carrière. Et donne une large explication à l’utilisation du rythme « Tohourou » de la région de Soubré dans l’illustration de la sa dernière oeuvre discographique « Dialoguons pour la paix ». Le Tohourou, nous apprend l’artiste est « un art musical contemporain et un symbole de Paix. »
Comment définissez-vous votre genre musical ?
Je pratique ce que je peux appeler la musique ivoirienne ouverte sur le monde. Mon objectif est de faire en sorte que la musique de mon pays, nos musiques traditionnelles soient revisités et exploités parallèlement aux réalités artistiques et musicales des autres sphères du monde, sans être dénaturées. Je ne rejette donc pas l’apport du jazz, du blues ou de toutes autres musiques dans mon langage musical.
Sur votre site web vous êtes décrit comme un auteur-compositeur-interprète et musicien, comment arrivez-vous à concilier toutes ces compétences ?
Tous ces métiers sont domptés de la manière la plus naturelle qu’il soit. Je suis auteur, parce que très tôt dès la classe du Cours Elémentaire 2 (CM2), j’ai commencé à écrire des chansonnettes. Et puis, petit à petit, j’ai affiné mon écriture au contact des musiciens que je rencontrais. Les idées se bousculaient à la porte de mon imagination lorsque j’avais en face de moi, un nouveau projet de composition. En 1988, encore au lycée, je remporte le concours initié par la radio nationale, intitulé radio vacance avec un groupe que je mets sur place. Ce vécu forgera mon expérience d’interprète et je fini comme artiste chanteur et interprète dans le mythique night club "canne à sucre" situé à Treichville –Abidjan, qui était réputé pour son orchestre live.
Quelle a été votre école de formation à la pratique instrumentale ?
J’ai fait l’école de la rue, qui est pour moi assurément aussi l’école de la vie. Dans cette école, deux figures vont marquer mon initiation à la guitare. Je citerai d’abord François Youkoua, de regretté mémoire, qui était professeur de musique. Il me donna les cours de base du jeu de la guitare, des accords et des progressions élémentaires. Autrefois voisin de ma mère, il vu ma passion pour la musique et décida de m’aider. Vu que nous travaillions sur sa guitare et que mon désir d’apprendre s’amplifiait, je fus toute suite submergé par le désir et le besoin d’acquérir ma propre guitare, et c’est comme ça que mon deuxième maître entre en scène. Otaleck Mao, tel est son nom, est guitariste virtuose et chef d’orchestre de Alpha Blondy. Je fais sa rencontre, et il a décidé de m’accompagner dans mon désir de travailler en me prêtant une finder que je lui remis cinq(05) ans plus tard.
Votre discographie est composée de 5 ?uvres majeurs dont la dernière en date parue en 2007 s’intitule dialoguons pour la paix.
Dans cette oeuvre vous abordez le thème de la paix, pourquoi un tel choix ?
La paix, parce que je prends conscience de son importance depuis la crise que connaît la Côte d’Ivoire en 2002. Mon pays qui n’avait jamais connu de guerre bascule dans le chao. Et comme de nombreux ivoiriens, je me rends compte que la paix est un bien à avoir et à préserver. A travers "Dialoguons pour la paix", mon dernier opus, j’ai voulu retracer l’accord de Ouagadougou initié par le Président de la République son Excellence Laurent Gbagbo et partager par son 1er Ministre Soro Guillaume, avec la médiation du Président du Burkina Faso, son excellence Blaise Compaoré. Vu la beauté de la décision et de l’acte, j’ai voulu souligner et immortaliser ce moment d’humilité, ce geste de réconciliation en écrivant le texte de "Dialoguons pour la paix"
Pourquoi avez-vous utilisez la musique tohourou comme base de votre oeuvre et comment définissez-vous le tohourou ?
La Côte d’Ivoire est riche de son patrimoine culturel et le tohourou est une musique traditionnelle de la Côte-d’Ivoire qui me fascine autant que toute la musique traditionnelle de mon pays. Pourquoi le tohourou ? Parce qu’il m’a captivé depuis l’âge de 7 ans à Soubré (région de l’ouest de la Côte d’ivoire), où mon père était en poste. Dans cette région bété, le tohourou se pratiquait sur la place du marché qui désemplissait pour laisser toute la place aux chansonniers de la région, très prisés à cette époque. Là, je découvre des maîtres du tohourou comme Tima Gbahi, Srolou Gabriel, Liadet Emile et d’autres encore. A cela, il faut ajouter le costume du tohourou fait d’une jupe de raphia et d’une chemisette que je trouvais sexy. Ainsi, je me suis promis d’apporter mon grain de sel à cet art, si je devenais artiste professionnel, chose faite !
Pour la réalisation de cette oeuvre, vous choisissez un chanteur de tohourou. Qu’est ce qui motive le choix de cette voix ? et que représente pour vous ce symbolisme ?
En fait, lorsque je décide de chanter avec un dinosaure du tohourou, j’ignorais avec lequel, cependant, le projet m’imposait un spécialiste de cet art si riche. J’avoue aussi que Gnapo Bernard m’était inconnu jusqu’à ce que mes informateurs me fassent auditionner plusieurs enregistrements dont ceux de Gnapo, qui correspondaient parfaitement à mon projet de création. L’authenticité de son timbre vocal légèrement défraichi achevait de me convaincre sur ses qualités immenses d’artiste.
Comment s’est déroulée votre collaboration avec le chanteur Gnapo Bernard et l’orchestre philharmonique de Bruxelles?
Elle s’est super bien passée. J’ai pris soin de lui parler de mon projet en lui précisant mon choix pour le tohourou et ma volonté de travailler avec lui. Je ne résiste pas à l’idée de vous faire partager cette anecdote. Lorsque j’arrive chez le "vieux", j’ai mon projet en tête : chanson tohourou-chanté en bété et en français- texte inspiré des accords de Ouagadougou pour marquer l’importance de la paix… et puis, j’arrive avec ma délégation "Le vieux" et son orchestre nous accueillent dans une atmosphère tohourique (alliant tohourou et féérie). Plus tard, après une pause et après avoir précisé mon idée, le maître Gnapo se mets à improviser une chanson sur le thème de la paix, si brillamment que je m’exclamai en ces termes : "c’est génial, pour un premier contact, nous avons la chanson". Ce fut une très belle expérience.
Avec l’orchestre je voulais travailler à ne pas dénaturer la base du tohourou. Donc, il me fallait un arrangement qui respecterait la structure du tohourou et un instrument qui puisse rendre plus efficacement la richesse du timbre des chanteurs et des mélodies selon moi. Pour cela, j’ai choisi les violons, qui à mon avis sont moins encombrant dans leur orchestration, et qui ne risqueraient pas de couvrir la trame de la chanson du tohourou. Les prises de voix et la structure de l’?uvre ont été réalisées en Côte d’Ivoire et l’?uvre a été finalisée à Bruxelles avec l’intervention des membres de l’orchestre philharmonique.
Pouvez-vous me décrire vos circonstances de composition ou de création musicale ?
Je pars sur une idée de musique, ou d’une musique au feeling. Lorsque la musique est émise, elle suit un canal de transmission, et lorsqu’il y a une perturbation quelconque dans la course folle du message, alors il intervient une déformation de l’information première, et la musique se recrée. Ce nouveau calcul de l’information donne naissance à un nouveau son, ou à une nouvelle musique qu’on taxera de déformé par rapport à la première. C’est cette façon d’entendre la musique qui peut être une source d’inspiration pour moi. Donc je peut entendre une musique à travers une porte ou un casque mal réglé… et saisir un autre message. Et puis, enfin, je peux partir d’un texte ou des situation de la vie quotidienne des peuples et créer de la musique. Pour noter les sons j’enregistre dans ma mémoire ou j’écris à partir de codes qui me sont propres, ou encore j’enregistre mon idée sur un dictaphone.
Comment réalisez-vous la structure de l’oeuvre, le thème et le matériau sonore ?
Dans ma création musicale et dans ma collaboration avec Gnapo, c’est la recherche de la cohabitation entre les mélodies et les univers. D’abord, j’ai beaucoup écouté des chanteurs tohourou. Je puis dire que j’ai réussit à cerner les différents fonctionnements et structures du tohourou (rythme, chant, respiration, évolution de la mélodie, de l’harmonie) pour pouvoir m’en inspirer. L’habillage sonore est logique chez moi comme la respiration, c’est peut être un don.
Votre oeuvre est-elle transcrite entièrement sur partition ? Comment concevez-vous la transcription des musiques de tradition orale ?
La partie des violons est entièrement transcrite au risque d’allonger le travail de studio et son coût. Les idées musicales viennent de moi et les transcription ont été réalisées par le chef d’orchestre. Je pense que la partition joue le même rôle que le support audio, c’est-à-dire, celui de stocker des informations musicales afin de pouvoir les utiliser plus tard dans une écoute ou un jeu d’instrument à partir de code particuliers.
Comment s’est faite l’adaptation du chanteur traditionnel à l’environnement sonore du studio, puis du concert ?
Le vieux Gnapo ne s’est pas adapté à la musique et à l’orchestration. Dans un premier temps, ce sont plutôt les violons, dans leur jeu, qui se sont adaptés à la structure et à l’organisation musicale imposé par le génie du maître tohourou. L’expérience des concerts apparaissait comme quelque chose de nouveau que Gnapo sût surmonter avec brio. Il s’agissait maintenant d’interprété son oeuvre. Exercice fastidieux, mais très exaltant. Je trouve qu’il a joué sa partition avec beaucoup d’humilité, d’efficacité et de réussite.
Quelles fonctions doivent jouer un compositeur comme vous dans la vie économique, politique et culturelle d’une nation ?
Etre compositeur, ou auteur, ou encore interprète est un corps de métier. Nous sommes sans ignorer que jean jacques Goldman compose des chansons pour Celine Dion, et il y a bien d’autres exemples. Il faut assainir et organiser le milieu, afin que celui-ci puisse profiter aux professionnels du métier et faire rentrer des devises aux états. Déjà les mécanismes de l’industrie du disque, des festivals et des concerts sont un moyen sûr et économiquement rentable pour tous.





