Théâtre. Le retour des anciens!
Par remi coulibaly
- Réalisé à Abidjan
Alors que bien d’amateurs et de critiques annonçaient, depuis environ une décennie, son déclin, l’art dramatique ivoirien renaît avec une pièce montée par des ex-pensionnaires de l’ex-Ina (Institut national des arts). L’adage selon lequel le bon vin se bonifie au fil des ans, n’est pas usurpé, encore moins surfait. En tout cas, il vaut pour le retour sur les planches de Bienvenu Néba, Atawa Mathieu, Blaise Kouadio et Thérèse Taba.
Tous ces ex-auditeurs et enseignants de l’ex-Institut national des arts (Ina), actuel Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (Insaac) signent donc leur retour avec la pièce en trois actes «La pêche, c’est ma passion». A l’affiche à l’espace Bozart de la Riviera-Golf Anono récemment, elle vient comme un bémol à l’argument selon lequel le théâtre ivoirien, cédant devant la montée en puissance de l’humour, aurait attesté de sa sclérose, de son déclin, depuis la fin des années 1980. Epoque où, du Didiga du Pr Zadi Zaourou au Soleil de Cocody de Diallo Ticouaï, en passant par l’Union nationale de théâtre de Côte d’Ivoire d’Adjé Daniel ou encore le Nzassa de Fargass Assandé…, faisaient le bonheur des férus de théâtre sur les planches du Centre culturel Jacques Aka de Bouaké, du Théâtre de la Cité de Cocody ou du Centre culturel de Treichville, etc. C’est dans cette veine que des talents comme Marie Louise Asseu, Zoumana, feu Ayateau, Maï La bombe… ont été révélés au grand public. Les uns passant par le théâtre scolaire, avec des établissements comme les lycées de Divo et de Bondoukou, les autres intégrant des troupes déjà établies. Mais tous avaient pour modèles leurs devanciers coulés au moule de l’Ina. Ce sont ces «doyens», à l’instar du prestige estampillé par et pour le label des écoles comme l’Ena (Enarques), Polytechnique (Polytechniciens), l’Ens (Normaliens), ont créé le concept d’Inarc (pour ne pas dire Inarques) pour redorer le blason de leur institut par le… théâtre.
Tous et chacun sont reconnaissant à feu le Président Houphouet-Boigny qui avait très tôt compris la dimension culturelle dans l’édification d’une nation. C’est alor qu’il leur octroya des bourses pour des études à l’Etranger, après avoir permis à certains d’entre eux, autodidactes de s’inscrire à l’Ina
C’est à juste titre, que certains, par reconnaissance mais aussi l’honneur sauf de voir le métier qu’ils ont choisi, acteur de théâtre, retrouver ses lettres de noblesse avec la remontée sur les planches de leurs modèles vivants, ne boudent pas leur plaisir d’assister aux répétitions de «La pêche, c’est ma passion».
Il est 9h45, ce vendredi où nous revenons voir la répèt des Inarcs. L’espace Bozart de la Riviera est studieux. Le décor de la scène est sobre, («En attendant la grande première»). Assis, l’air débonnaire, Bienvenu Néba accueille les journalistes et critiques avec un sourire quasi-paternel. Le pas assuré, il retourne vers la back-stage, échange avec ses compères et revient au devant de la scène et confie: « Nous allons répéter pour vous, des extraits des trois actes que compte la pièce, afin que vous puissiez voir à l’?uvre tous les acteurs. Surtout les trois jeunes gens, formés à l’Insaac et que nous avons décidé d’embarquer dans notre aventure d’Inarc. Il s’agit de Rose Amani Kouassi, Any-Grah Hargina Joëlle et Hippolyte Abass».
Place au jeu. La trame actancielle de la pièce: Christian (Bienvenu Néba) est un accroc, un mordu de la pêche qui mord à l’hameçon de frasques conjugales et d’intrigues sociales. Sa jeune et exubérante épouse, Sidonie (Rose Amani), pour lui faire plaisir, fait publier, à son insu, sa photo à la Une d’un magazine spécialisé. Surgissent alors deux «veuves», Sabine (Joëlle Hargina), et Gisèle (Thérèse Taba), à la recherche de Fernand pour l’une, Maurice pour l’autre, qui serait leur défunt mari et fiancé, dont la ressemblance avec l’homme à la Une du magazine, est plus que troublante.
Maurice (Mathieu Atawa), ami d’enfance de Fernand, devenu, entre-temps, Christian puis Maurice, arrivé le premier sur les lieux, en se faisant passer pour un journaliste, à la recherche de son ami, est très embarrassé et a de la peine à résister aux pressions des trois femmes. Ne doit-il pas sa vie matrimoniale et professionnelle à la «mort» de son ami, «le pêcheur» aux multiples identités ? Une satire sociale, servie par un humour corrosif et sublime, dans une langue accessible et rompant avec la vulgarité déroutante de nombre de pseudo-pièces de théâtre, à nous servies ces dernières années, tel pourrait être la marque distinctive de «La pêche, c’est ma passion». Une transposition à la scène, en deux heures, de «Le Grand Zèbre ou rappelez-moi votre nom» de Jean-jacques Bricaire et Maurice Lasaygues, par Bienvenu Néba, assisté de Blaise Kouadio. Lundi 18 janvier, même lieu, même décor, mais quelque peu amélioré, mêmes acteurs, mêmes personnages. Autres scènes. Mais toujours la même abnégation au travail, la même quête de l’excellence. Coups de gueule, rires, (re) coups de gueule et c’est reparti pour plus de deux heures d’une répétition où c’est perfection qui est l’horizon à atteindre. Les «doyens» se détachent parfois la copie, stricto sensu, au prix d’une improvisation, toujours à propos, et marque des grands. Les plus jeunes n’osent pas les suivre dans cet exercice périlleux. Ils sont scotchés à l’essence du texte. Le disent, le déclament mais ne le récitent pas. Le jeu est tellement naturel, vrai que l’on est porté à croire que chaque comédien campant si bien son rôle est ainsi dans sa vraie vie.
Habituellement avares en applaudissements, des journalistes s’y surprennent à maintes reprises. A l’instar d’Henri Nkoumo, journaliste et critique d’arts, directeur de musée. Qui, depuis que les répétitions ont démarré, deux mois plus tôt, trouve toujours du temps pour y assister. Mme Jacqueline Sirera, libraire et passionnée d’art est plus que réjouie que «la pièce se joue dans une zone résidentielle en plein Abidjan, évitant les interminables embouteillages». Pour Bienvenu Néba, l’objectif est sans ambages: «Amener les planches vers le public qui en a été frustré des années durant». Dans cette optique, il fallait, à l’en croire, choisir un cadre moins solennel, plus interactif et accessible, une «sorte d’intimité publique» pour renouer le fil du jeu dramatique avec les férus de l’art de la scène qu’est le théâtre.
«Les jeunes loups», eux sont ravis, flattés même! Ils sont unanimes pour affirmer que «c’est un honneur, un privilège, une chance de jouer avec ces dinosaures des planches».
Et ils n’ont pas tort face à l’impressionnante carte de visite et l’état de services qu’affichent les Inarc. Sans tambour ni trompette, décidant de ne plus assourdir les tympans avec le disque par trop rayé «Il n’y a pas de moyens, il faut que l’Etat nous aide…», les Inarc offrent une leçon de vie, en ressuscitant le théâtre par ses propres moyens que sont le jeu, la diction et l’amour du… théâtre.
Focus PARCOURS
Bienvenu Néba
Comme le bon vin… Il en est de Bienvenu Néba, sexagénaire accompli, metteur en scène et acteur principal de «La pêche, c’est ma passion». Il totalise, en effet, en tant qu’acteur ou metteur en scène pour le compte de l’Ina, une soixantaine de pièces officielles et une vingtaine de productions privées, avec 70% des rôles principaux, de 1964 à 2007, année de son départ, officiel, à la retraite. Dont les pièces à succès «Papa Bon Dieu» (Laurent Sapin), Monsieur Thogo Gnini (218 représentations) de Bernard Dadié, «En attendant Godot» (Samuel Becket), «La Tragédie du Roi Christophe» (Aimé Césaire), etc. Les planches d’Europe et d’Afrique ont été arpentées avec maestria par Néba. Côté 7e art, il a tourné dans le tiers des films tournés en Côte d’Ivoire. Professeur de diction et d’interprétation depuis 1972, après avoir fait ses humanités à l’Ina, d’abord en cours du soir (1963-64), puis en cycle régulier jusqu’en 1969, il intègre l’Université internationale de théâtre de Paris dont il sort diplômé en 1972. Officier du Mérite culturel (1991), Commandeur du Mérite national (2001), Bienvenu Néba fut, entre autres activités, directeur du ballet national, responsable du département théâtre de l’Ina, administrateur de la compagnie nationale de théâtre, président du jury des deux éditions des Hauts de gamme du Bureau ivoirien du droit d’auteur (Burida). Autre acteur?
Blaise Kouadio
Comédien et animateur culturel, il a lui aussi fait ses classes à l’Ina, de 1968 à 1973, avant d’intégrer l’Institut national de formation des animateurs culturels de Nogent-sur-Marne (France), puis l’Université de Ouagadougou (Burkina-Faso). Il a joué dans toutes les créations de l’Ina de 1968 à 1974. Plus récemment, de 2000 à 2007, aux côtés, notamment de Sidiki Bakaba, actuel directeur du Palais de la culture et Inarc lui aussi, Blaise Kouadio, a joué dans, entre autres pièces, «C’est ça là même» «L’exil d’Albouri» (Bakaba), «Monoko Zohi» (Diégou Bailly), «Iles de tempête» (Dadié). Il fut une cheville ouvrière du Festival national de théâtre scolaire.
Il y a encore l’autre ancien,
Atawa Mathieu.
Atawa Bombro Mathieu, après l’Ina, il se perfectionne au Conservatoire national de théâtre de Paris. Comme ses coéquipiers actuels, il participe à la quasi-totalité des créations de l’Ina (et de l’Insaac) de 1966 à 2005. Evoquant son parcours, il note avec satisfaction, mais un brin nostalgique, «Le Festival panafricain d’Alger en 1969 avec la pièce Monsieur Thogo Gnini qui connut un franc-succès». Il participa à de nombreux films locaux, aussi bien avec Duparc, M’Balla, Kitia… Et puis, l’une des doyennes,
Thérèse Taba.
«La vieille mère», c’est ainsi que la baptisent, affectueusement, ses jeunes consoeurs est, avec Albertine N’Guessan, l’une des figures de proue de l’art dramatique au féminin en Côte d’Ivoire. «Elle est une icône», rétorque la comédienne Marie Louise Asseu.
Ce jour de répétition, elle fera preuve d’une marque d’humilité et d’un professionnalisme chevillé au corps. En effet, quoique souffrant d’un bobo au pied, elle répétera, reprendra des scènes, sans broncher, écoutant les directives de Néba et Kouadio. Donnant des conseils aux jeunes acteurs. Le tout avec une constante: la bonne humeur. Elle est aussi comptable des années glorieuses de l’Ina, de 1968 à 2005. Diplômée de l’Ecole supérieure d’art dramatique de Strasbourg (France) après avoir été nourrie à la mamelle printanière de l’Ina, elle symbolise le visage féminin du théâtre en Côte d’Ivoire de la décennie 1970-80. Formatrice dans l’âme, elle n’hésite pas à accompagner les jeunes créatrices comme Akissi Delta dans des téléfilms comme «Ma famille». Elle voue à la pièce «La pêche, c’est ma passion», une vocation «didactique et fédératrice». En ce sens que c’est le meilleur moyen pour intéresser les plus jeunes au théâtre, et par la même, «réconcilier le public avec le théâtre pur, vrai, élaboré».





