Eyoum N’Gangué ( Journaliste et spécialiste du zouglou) «Le zouglou n’est pas un phénomène figé»
Par Mounir Ramadan
- Réalisé à Abidjan
Rédacteur en chef du mensuel «Planète Jeunes», Eyoum N’Gangué est aussi un passionné du zouglou. Mieux, après une thèse à l’Université de la Sorbonne à Paris sur ce rythme, il se révèle aujourd’hui en être un spécialiste. Dans cet entretien, il jette un regard analytique sur le zouglou.
Que recherchiez-vous en décidant de faire une thèse sur le zouglou ?
Dans les années 90, j’étais étudiant au Cameroun. Chef d’orchestre du centre universitaire de à Douala; De loin je voyais évoluer mes «collègues» ivoirien. Quand j’ai entendu Gbôglô Koffi de Didier Bilé, j’ai eu l’intuition que les étudiants ivoiriens se servaient de la musique comme mode d’expression. Cette impression s’est confirmée au fil des années, non plus avec les étudiants, mais avec les jeunes des quartiers d’Abidjan. Et lorsqu’au début des années 2000 j’ai commencé mes recherches, le zouglou n’était plus considéré comme un épiphénomène, mais comme un objet d’études digne d’être exploré.
Justement, qu'avez-vous mis en exergue dans vos recherches ?
Le point saillant de mes recherches est qu’une partie de la jeunesse ivoirienne, s’est servie du zouglou pour inviter dans le débat politique et identitaire ivoirien dont elle était jusque là exclue. Au bout du compte, le zouglou propose un art de vivre à l’ivoirienne. Pluriethnique, qui réconcilie étudiants et loubards, riche et pauvres, Ivoiriens et immigrés Africains. Par exemple, on voit la volonté de plusieurs couches de la société ivoirienne et même de ceux de la diaspora ivoirienne à l’étranger de s’exprimer en nouchi ou en Français populaire ivoirien. Ceci est un état de fait à mettre au crédit du zouglou. De plus il ressort de cette thèse que, une investigation sur le zouglou permet de se rendre compte des les mutations de la société ivoirienne contemporaine et de faire également un bilan parcellaire des années Houphouët.
Comment avez-vous découvert ce rythme, qui est né en milieu estudiantin au début des années 90 ?
C’est par les radios, et notamment Africa N°1 et aussi par le réseau d’échange de programmes de télévision de l’URTNA que je pouvais écouter les chansons, et voir quelques clips. A l’époque au Cameroun, je m’interrogeais sur la violence de la gestuelle du ziguéhi, du gnama-gnama ou du logobi C’est pourquoi j’ai toujours pensé qu’un message subliminal se cachait derrière ces formes d’esthétique de la rue.
Quels sont selon vous, les grands moments de l'évolution du zouglou ?
La naissance encore contestée du zouglou entre Lago Paulin d’une part et de l’autre des Parents du Campus donne une vraie dimension mythique à la gestation du zouglou. Il y a eu le glissement du zouglou qui est parti des étudiants vers les quartiers défavorisés pour devenir un mode d’expression du mal vivre d’une population héritière de la conjoncture, cible du Sida, et victime de la mondialisation.
Malgré son succès, beaucoup de musicologues considèrent le zouglou plus comme un phénomène urbain, qu'une véritable musique. Qu'en pensez-vous?
Le zouglou est une des clés de compréhension de la société abidjanaise actuelle. Mais en tant qu’art plurielle qui mêle les traditions tambourinaires de Côte d’Ivoire, la synthèse de rythmes de Côte d’Ivoire et d’ailleurs, l’art du récit, des chorégraphies plus ou moins élaborées, un registre de voix et de chant, répond en plusieurs point à une large définition de la musique. Les pourfendeurs du rap au début employaient les mêmes arguments que ceux qui se moquent du zouglou. Même quand le rock’n’roll est né, il y a eu des voix pour dire que c’était de la transgression de l’ordre social. Le zouglou appartient à ce type de révolution des sons qui dérangent les partisans de l’ordre établi. En Côte d’Ivoire, il y a eu de nombreux débats sur la nature du zouglou. Les Valen Guédé, Tiburce Koffi, Zadi Zaourou et d’autres ont donné leur point de vie. Les conclusions actuelles sont que le zouglou n’est pas suffisamment circonscrit pour le définir. J’espère avoir apporté ma modeste contribution à la compréhension de ce qu’est le zouglou. Pour moi, rien n’empêche qu’une musique soit aussi un phénomène urbain.
De même, on reproche aux artistes zouglou de chanter faux, ou hors gamme, pour la plupart. Comment expliquez-vous cela ?
Je pense que ces analystes sont injustes avec le zouglou, car la plupart d’entre eux sont de véritables bêtes de scènes, car ils ont accompli leur formation sous les bâches des cérémonies de quartier comme les funérailles, match de football, baptêmes, etc. avec un public et un vrai talent d’improvisation. Leur capacité de faire rire et de faire pleurer est un véritable talent. Les meilleures voix se sont affirmées. Ceux qui jadis ne chantaient qu’en play-back commencent à s’adapter aux instruments modernes qui les accompagnent. On voit sur toutes les scènes d’Afrique et du monde les zougloumen mettre en pratique les enseignements qu’ils ont accumulés au cours des années de wôyô.
De plus, partout dans le monde, il y a des musiciens à succès qui n’osent pas chanter en public sans la protection du play-back. Ainsi le grand Johnny Hallyday, lors d’un de ses concerts avait préenregistré des sons pour être au point. Les zougloumakers n’ont jamais prétendu être de grands musiciens. Ils ont juste les auteurs ou interprètes des textes et mélodies qui sont arrangées par des musiciens de studios. Cela n’enlève rien à leur talent qui est reconnu à travers l’Afrique ou le monde pour certains d’entre eux. Plusieurs autres stars de la musique mondiale ne composent ni la musique, ni le texte et se contentent de poser leur voix en studio. Les zouglous pour leur part ont créé une esthétique qui marche parce qu’elle n’existe nulle part ailleurs au monde. C’est une voie originale qui n’a pas besoin d’imiter ce qui se passe ailleurs.
Depuis 2002, le zouglou a quelque peu perdu du terrain face à d'autres phénomènes musicaux urbains, le coupé décalé et autres. Qu'est-ce qui justifie, selon vous, ce déclin ?
Encore une petite contre-vérité. En 2002, la guerre a fait entrer sur le marché discographique ivoirien un certain nombre d’acteurs qui pour le cas étaient de pseudos chanteurs sans autre aptitude que de crier haro sur "l’assaillant". L’intrusion de cette musique a brouillé le paysage musical dans lequel le zouglou, ne se retrouvant pas, a préféré se taire. Mais après cette période flottement qui a vu la naissance du couper-décaler, lorsque les zougloumakers ont sorti un album ils ont cloué le bec à tout le monde. Aujourd’hui, le zouglou est une institution. Quand un ténor de ce rythme décide de sortir un CD, ça marche. Regardez le succès des Garagistes, des Patrons, de Yodé et Siro, de Lunic, d’Espoir 2000 et dans une certaine mesure de Billy Billy. Il est la preuve que le zouglou s’est installé durablement. Il n’est pas un phénomène figé. Il y plusieurs nouveaux talents qui frappent à la porte sous des formes nouvelles qui s’adaptent chaque fois à l’environnement.
Je me souviens qu’à la grande époque du mapouka, on annonçait déjà la mort du zouglou. Mais cette trouvaille ivoirienne est comme le phoenix. Il a une extraordinaire capacité à revivre de ses cendres chaque fois qu’on le dit K.O.





